Héliogabale ou l’anarchiste couronné (fragment)

Si, dans la religion du christ, le ciel est un Mythe, dans la religion d’Elagabalus à Emèse, le ciel est une réalité, mais une réalité en action comme l’autre et qui réagit sur l’autre dangereusement. Tous ces rites font confluer le ciel, le ciel ou ce qui s’en détache, sur la pierre rituelle, homme ou femme, sous le couteau du sacrificateur.

C’est qu’il y a des dieux dans le ciel, des dieux, c’est-à-dire des forces qui ne demandent qu’à se précipiter.

La force qui recharge les mascarets, qui fait boire la mer à la lune, qui fait monter la lave dans les entrailles des volcans ; la force qui secoue les villes et qui assèche les déserts ; la force imprévisible et rouge qui fait grouiller dans nos têtes les pensées comme autant de crimes comme autant de poux ; la force qui soutient la vie et celle qui va avorter la vie, sont autant de manifestations solides d’une énergie dont le soleil est l’aspect lourd.

Pour qui remue les dieux des religions antiques, et brouille leurs noms au fond de sa hotte comme avec le crochet d’un chiffonnier ; pour qui s’affole devant la multiplicité des noms ; pour qui, chevauchant d’un pays à l’autre, trouve des similitudes entre les dieux, et les racines d’une étymologie identique dans les noms dont sont faits les dieux ; et qui, après avoir passé en revue tous ces noms, et les indications de leurs forces, et le sens de leurs attributs, crie au polythéisme des anciens, qu’il appelle pour cela Barbares, celui-là est lui-même un Barbare, c’est-à-dire un Européen.

Si les peuples, à mesure que le temps marchait, ont refait les dieux à leur image ; s’ils ont éteint l’idée phosphorescente des dieux, et que, partis des noms dont ils les enserraient, ils se soient révélés impuissants à remonter par les attouchements concentriques des forces, par l’aimantation appliquée et concrète des énergies, jusqu’à la décharge initiale, jusqu’à la révélation du principe que ces dieux veulent manifester, on doit s’en prendre historiquement et fragmentairement à ces peuples, et non aux principes, et encore moins à cette idée supérieure et totale du monde que le Paganisme a voulu nous restituer. Et comme les idées au fond ne sont à juger que dans leur forme, on peut dire que, pris dans le temps, le déroulement innombrable des mythes, auquel répond, dans les souterrains comblés des temples solaires, l’entassement sédimentaire des dieux, ne nous donne pas plus l’idée de la formidable tradition cosmique qui est à l’origine du monde païen que les danses des baladins orientaux et les tours de passe des fakirs qui viennent s’exhiber sur les scènes européennes ne sont aptes à nous rendre l’esprit de libération sans images ou le mystérieux ébranlement d’images venu d’un geste vraiment sacré.

Antonin Artaud

Héliogabale ou l’anarchiste couronné

L’Imaginaire – Gallimard

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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