je suis un homme

Je suis un homme,

je suis presqu’un homme,

je suis presqu’un homme vivant,

je suis vivant,

je suis encore vivant,

je suis vivant parce que je marche,

je suis vivant parce que je marche plus loin

au même endroit,

aux mêmes heures,

dans les mêmes rues,

sur les mêmes trottoirs,

je suis un homme moins que toi tu dis,

tu dis rien mais je l’entends,

je t’endends dire ton rien.

Je suis un homme parce que je sens,

parce que je sens la merde,

tu dis.

Tu dis que je ne suis plus un homme,

tu dis qu’ici ça m’est interdit,

tu me dis va voir ailleurs,

ailleurs tu dis,

comme si ailleurs c’était sous le soleil,

j’ai le même soleil que toi

alors je suis un homme

juste un autre.

Je suis un homme tout neuf d’être un autre homme,

tout neuf d’être un autre homme sous le même soleil que toi,

un homme comme tu n’as jamais été,

un homme comme tu ne sauras jamais,

juste un homme,

sans rien,

sans plus rien,

sans plus rien d’autre qu’être encore un homme,

je dis,

je ne parle plus,

je ne parle plus pour ne rien dire,

je suis un homme tout neuf d’être un autre homme sous le même soleil que toi,

je suis un homme,

je suis presqu’un autre homme,

je ne suis plus le même,

je n’ai jamais été,

et je marche,

et je marche comme un homme,

et je marche loin,

je marche pas loin,

je marche jusque-là,

je marche jusque-là où je peux,

si je le peux,

je marche tant que je peux,

je marche sans mes jambes,

je n’ai plus de jambes de marcher,

je ne suis plus un homme sans mes jambes,

à bas le corps,

à bas le corps tout mon corps d’homme

tout mon corps d’homme le tenir,

y tenir encore

et tenir debout

tenir debout par terre et par ici.

On m’a oublié,

je me suis oublié,

je me suis oublié qui j’étais,

je me suis oublié si j’étais,

j’étais un homme

j’étais un homme que tu n’étais même pas né,

pas né ici même là-bas,

j’y resterai

j’y resterai plus que toi

j’y resterai vivant et mort

comme aujourd’hui

ni l’un ni l’autre

j’y resterai partout

partout où tu n’as pas vu l’homme,

partout où tu t’es perdu d’être un autre homme,

je resterai

mais sans mon nom pour ne jamais mourir vraiment

et je serai encore plus vivant

plus vivant que tous les morts à jamais.

Isabelle Bonat-Luciani

dans

Dehors – recueil sans abri

éditions Janus

couverture Eric Démelis

http://www.editions-janus.fr/poésie/dehors-recueil-sans-abri/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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