Un as de l’hypnose (fragment)

. ce qu’il prenait pour la lueur de la faim était simplement le lourd regard de l’hypnotiseur. En quelques secondes il faut à ma disposition. Quelques unes de plus suffirent pour la dame, et les commandements d’un lourd ressentiment purent devenir des actes.

«Mes parents d’autrefois, dis-je, j’imagine que vous savez que vous-mêmes et cette femme n’êtes plus ce que vous étiez ?»

– J’ai remarqué certain subtil changement, fut la réponse dubitative du vieux monsieur, c’est dû sans doute à l’âge…

– C’est plus que cela, expliquai-je, cela tient à la personnalité, et à l’espèce. Vous et votre épouse, en vérité, vous êtes deux mulets retournés à l’état sauvage, et pas du tout apprivoisés.

– Pourquoi, Jean, mon garçon, s’exclama ma chère mère, tu ne veux par dire que nous sommes…

– Madame, répliquai-je solonnellement, fixant de nouveau les yeux sur elle, vous l’êtes..»

A peine ces mots étaient-ils sortis de mes lèvres, qu’elle tomba sur ses mains et ses genoux, et reculant vers le vieil homme elle hennit comme un démon et lui envoya une ruade vicieuse juste sous le menton. Un instant plus tard, et c’était son tour d’être sur les mains et les genoux, essayant de s’éloigner d’elle et répondant à ses coups de pied par d’autres, successifs ou simultanés. Avec un même sérieux, mais une agilité moindre, gênée par l’attirail de ses vêtements, elle se débrouillait comme elle pouvait. Leurs bras et leurs jambes se mêlaient et bataillaient d’une façon de plus en plus sauvage ; leurs pieds émergeaient parfois tout droit en l’air, les corps lancés par devant retombant lourdement sur le sol et pendant un instant sans réaction. Et retrouvant leurs esprits ils reprenaient le combat, exorcisant leur furie dans des sons sans nom, comme les furieuses brutes qui étaient en eux depuis si longtemps – et tout le pays résonnait de leur clameur ! Et maintenant ils roulaient sur eux-mêmes, les coups de pieds volaient comme les éclairs d’un orage. Ils plongeaient ou reculaient en arrière sur leurs genoux pour se jeter à nouveau sauvagement l’un sur l’autre avec des coups de poings plus ou moins délicats au départ, mais retombant sur leurs mains comme s’ils n’étaient plus capables d’assumer la position verticale. L’herbe et les cailloux étaient arrachés du sol par leurs ongles et leurs pieds ; les vêtements, les cheveux, les visages implacablement mêlés de poussière et de sang. Des cris sauvages et inarticulés attestaient de la violence des coups portés ; les grognements, gémissements, sanglots de comment ils étaient reçs. Jamais assaut plus furieux n’avait été vu depuis Gettysburg ou Waterloo, et la valeur de mes chers parents à l’heure du danger était une source inépuisable de fierté et gratification. A la fin de tout cela, les vestiges mortels déchirés, battus, en loques, attestèrent solennellement que l’auteur de cette querelle était désormais orphelin.

Ambrose Bierce

Histoirs de fantômes

suivi du Club des parenticides

traduction François Bon

tiers livre éditions

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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