Sous ou contre culture

C’est tout de même troublant, tu avoueras, qu’on ai éprouvé la nécessité de diviser la culture populaire en deux, histoire d’untroduire un sous là où auparavant il n’y avait qu’un contre – en tout cas moi, ça me trouble.

Tu opposes également une pauvreté digne (celle d’avant) à la pauvreté actuelle, qui serait assimilée à un «manque de pouvoir d’achat», ce qui me paraît juste, à une nuance près : c’est que j’ai souvent eu du mal, concrètement, à observer la dignité dont tu parles chez les anciens pauvres (la génération de nos grands-parents par exemple, celle qui est née au début du XXe siècle). Disons que certains étaient plutôt «dignes», c’est-à-dire la fermaient à table, cependant que d’autres gémissaient et gueulaient à qui mieux mieux de ne pas avoir de blé pour nourrir les gosses – et on peut les comprendre. Aujourd’hui et de plus en plus, «manque de pouvoir d’achat» est un euphémisme pour ce qu’on a mieux connu, en effet, sous le nom de pauvreté : un cache-misère. Tu me diras que ta dignité est plutôt de l’ordre du concept ou de la notion, tandis que la mienne est un rien prosaïque. Eh bien, j’aime à examiner ce que fait une dignité quand elle a les pieds dans la merde.

Toujours à propos de sous, et pour n’épargner vraiment personne, tu expliques que ces jeunes des banlieues sont des «résidus du capital» : «des résidus humains qui n’ont jamais servi et ne serviront jamais, des surnuméraires du capital, dévalués par l’automatisation et l’informatisation de la production» qui n’auront connu dans leur vie qu’un statut de consommateur. Ma foi, à ce compte-là, nous sommes tous ou sommes tous appelés à devenir des «résidus du capital», et ces jeunes sont en quelque sorte à l’avant-garde de la communauté toute entière, «invitée» à se projeter dans un (nouveau) monde de travail évanescent et flexible, un monde d’après le travail à l’ancienne. Comme tu le sais, le sort réservé aux plus démunis, aux marginaux (fous, prisonniers, etc.) est un indicateur exact et puissant de l’état d’une société. Leur situation anticipe celle qui nous sera faite.

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Je ne voudrais pas que tu crois, cher Jean-Paul, que je prends aveuglement fait et cause pour les banlieues – je sais bien qu’il y a là autant de connards qu’ailleurs. Car il y a des gros cons dans la finance, et il y a aussi des gros cons dans l’université, des gros cons dans la politique et des gros cons dans l’enseignement, des boulangers et des plombiers qui sont de sacrés gros cons. Là-dessus, tout le monde est d’accord. Mais tu adoptes dans tes textes un ton, disons, vigoureux, et il m’est difficile de te répondre non vigoureusement. La conversation continue, donc, et heureusement ! À toi, maintenant…

Nathalie Quintane

Lettre à Jean-Paul Curnier

dans

Les années 10

La fabrique éditions

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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