le vieux veillait sur la petite

Puis le vieux et la petite consommèrent une grande partie des provisions dont le meunier leur avait fait offrande plus avant dans la journée puis, très vite, ils se blottirent l’un contre l’autre pour dormir sous la couverture et, assez vite, la petite plongea dans le sommeil mais le vieux resta éveillé. Paisiblement acagnardé dans leur nid de foin, le vieux percevait à distance le tumulte discret de la rivière proche et le murmure des trembles et le chuintement des vases et le clapot de l’eau sur les berges et, à travers le carreau des vitraux, il perçut aussi des reflets lunaires sur ce qu’il devina être une éclosion d’éphémères qui se déclenchait en ce début de nuit sur la rivière. Le vieux veillait dans cette église perdue au milieu du paysage. Le vieux veillait sur la petite et le vieux songea que depuis longtemps déjà il lui servait de père et de mère. Qu’il la choyait et qu’il la berçait dans ses bras. Qu’il la nourrissait et qu’il la torchait et qu’il la baignait et qu’il la rabrouait et qu’il la tançait parfois comme un petit chiot turbulent et qu’il la voyait grandir différente de ce qu’il avait imaginé. La petite marchait et elle parlait et elle se débrouillait quasiment seule. Elle s’éveillait et elle s’habillait seule et elle pouvait allumer du feu et chercher les couverts dans la besace et c’est elle, parfois, que exigeait de la régularité dans l’heure de leurs repas. C’était, songea le vieux, une enfant calme et pensive et comme pénétrée de l’extrême sérieux qu’aurait eu la vie et, pour l’heure, le vieux veillait sur son sommeil. La petite ronflait rondement pelotonnée sous la couverture etelle sentait un peu des pieds et elle devait avoir un peu froid et le vieux remonta la couverture de laine sur son menton. La vieux avait sa dague à portée de main et il veillait. Il veillait comme s’il guuettait la venue improbable d’une bête féroce et maléfique qui voudrait lui prendre la petite. Puis le vieux pensa au cadavre de l’homme qu’il avait laissé dans la carrière. Puis le vieux pensa à tous les cadavres de par le monde. À tous les types de cadavres. Cadavre d’homme. Cadavre d’arbre. Cadavre d’animal. Le vieux y pensa toute la nuit sans pouvoir dormir.

Marc Graciano

Liberté dans la montagne

Editions Corti

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour le vieux veillait sur la petite

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s