je ne parviens pas à comprendre

 

 

Je ne parviens pas à comprendre comment ils ont pu cesser d’entendre notre voix, de nous considérer comme les leurs, pourquoi elle n’écoute plus les paroles que je lui murmure, que je ne cesse de lui murmurer. Je ne sais plus comment c’est arrivé, nous sommes la première génération de morts à être ainsi chassés des lieux des vivants, des espaces qu’ils traversent et qu’ils habitent, je ne m’y reconnais plus. Parfois je les accompagne, je l’accompagne dans le matin, je les suis dans le commencement de leurs jours, je tente de comprendre quelle est leur course dans le soleil, c’est ainsi que j’en suis venu ici, pour voir, pour comprendre, et je reste entre ces grillages, je tente de deviner ce qu’ils cherchent. Pour le moment, je n’ai aucune hypothèse.

On entre ici en chassant les images qu’on pourrait avoir, il faut éviter toute comparaison, tout rapprochement, tout point d’identification avec le réel ayant existé auquel ils ne se réfèrent jamais. Je n’ai pas compris pourquoi. C’est ainsi. C’est devenu leur mode de fonctionnement. Il a dû se passer quelque chose, un jour, pour qu’ils s’éloignent ainsi, qu’ils se laissent aller dans ce rebut du monde, il a bien dû se passer quelque chose, ils ont dû avoir peur, je ne sais pas de quoi, j’ai fait des hypothèses, autrefois, mais les jours passent dans un soleil écrasant qui traverse mes pensées et me les rend à moi-même indécises et incompréhensibles, j’ai oublié, je ne sais plus, de toute façon aucune d’entre elles n’était assez aiguisée pour apporter la réponse ; et ils se sont resserrés de plus en plus étroitement sur ce qu’ils sont. J’ai cru comprendre qu’ils ne tenaient pas compte de ce que nous avions été, et qu’ils avaient cessé de se tenir à des points d’ancrage comme nous en avions l’habitude, ils se contentent de la projection sur leur écran de l’espace dans lequel ils se meuvent, ils se tiennent à la certitude que leur donne la batterie de leur téléphone portable, et ils avancent ainsi dans le jour dans lequel nous ne sommes plus.

D’abord j’ai cru qu’ils continueraient à nous invoquer, mais il y a longtemps qu’ils ne se tournent plus vers moi et qu’ils ont oublié jusqu’à notre silhouette sur le miroir brûlant de leurs rétines. Je tourne en rond sur cette idée, elle m’obsède, je n’arrive à rien qu’à essayer de comprendre le monde sans profondeur qu’ils ont choisi d’habiter et qu’ils se sont donné. Je ne reconnais plus rien, à quoi jouent-ils ?

Il faut essayer de les éviter, ils entrent avec une brutalité que je ne reconnais pas entièrement et qui habite même leurs sourires. Leur certitude de ne pas avoir besoin de nous les a rendus tels qu’ils l’ont incorporée, et elle a infusé en eux, dans la plus minuscule fibre de leur être : même leurs ombres sont massives. Lourdes. Ainsi, leurs pensées ; et ainsi leurs pas, pesants, tourbeux. Dire qu’autrefois j’aimais l’odeur de la tourbe et de la fumée et de tous ces replis dormants du monde, qui me reposaient des océans pleins d’écume. Il faut prendre garde d’éviter leurs ombres, de ne jamais les rencontrer, de ne pas se laisser approcher par elles. Elles sont telles qu’elles absorbent toute fumée, toute nuée, et j’y ai pour ma part perdu déjà bon nombre de mes pensées.

Isabelle Pariente-Butterlin

à angles droits

Tiers Livre – la revue

http://tierslivre.net/revue/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour je ne parviens pas à comprendre

  1. plaisir d’entendre votre voix chevaucher le souffle bien connu de cette belle écriture (c’est mal dit mais j’espère que vous me comprenez🙂 )

  2. Godard dit :

    Angles droits et pensées alambiquées.

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