Hier – désormaisᅠ: où poser ses yeux

 

 

Autrefois, je regardais le ciel, fixement ; je lançais mon regard, le plus loin possible, plus loin, et encore plus loin dans le ciel, jusqu’à en avoir peur, jusqu’à me sentir me vider et mourir, et seules les larmes arrachaient mon regard à la profondeur du ciel et m’empêchaient de me vider tout à fait.

Aujourd’hui, le ciel vide se vide encore sur moi, et dans tout ce vide bruyant, mille solitudes innombrables, posées les unes à côté des autres, mènent une guerre sans merci, et sans adversaire. Ainsi, ma foi.

Autrefois, je regardais la mer, désespérément ; mes yeux à sa surface faisaient naître chacune de ces vagues, celles qu’on voit se former et se rompre et avancer malgré tout vers nous, pour tout recouvrir ; je laissais l’eau s’arrêter à mes pieds ; j’étais la barrière qui arrêtait la mer : inconsolable de ne pouvoir la faire reculer davantage.

Aujourd’hui que la ville est cette marée haute de tous les instants, le désespoir devient la pensée sage qui accepte que cette ville soit morte, comme un grand lac jadis relié à un dehors d’océan. Le sel brûle. On flotte à sa surface ; incapable de rejoindre ses profondeurs. Du moins ne peut-on se baigner que rapidement, le temps que le sel monte aux yeux, et les dévore. Ainsi, ma ville.

Autrefois, je cherchais à croiser le regard de tous ceux qui, dans cette ville, allaient. Si j’en détournais un, le temps d’une seconde, le regard adressé était de pure violence. Si j’en maintenais un en moi, de pur désir. Si je le conservais suffisamment longtemps pour arrêter la ville autour du passant, de pure folie. Si je l’emportais avec moi, comme dans la morsure : de pure joie.

Maintenant, ceux que je croise n’ont plus de regard. Ils ont des yeux qui se posent sur tel endroit du monde comme sur les trottoirs ces pigeons dans nos villes désormais incapables de partir. Ils ont des mains impeccables, sans ongles, sans nerfs. Ils ont des corps construits pour aller d’un magasin à l’autre, d’une rue nettoyée à une autre rue nettoyée. Ainsi, s’impose à moi cette avancée plus lointaine dans les lieux plus écartés, des déserts, à la recherche d’un regard qui pourra m’être adressé en retour, en pure perte.

Arnaud Maïsetti

Affrontements

(une voix pour l’insubordination)

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814596986/affrontements

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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