Saluer l’unité

 

 

Je devrais saluer l’unité et pourtant je suis triste quand je la trouve. Je devrais me sentir plus accompli grâce à l’unité et je me sens rabaissé ?

.

Tu dis : je devrais – sentir ; tu exprimes ainsi un commandement qui est en toi ?

C’est ce que je pense.

C’est un commandement durable ou simplement épisodique.

Je ne peux pas le déterminer mais je crois que c’est un commandement durable mais que je l’entends seulement de façon épisodique.

Qu’est-ce qui te faire dire ça ?

Parce que je l’entends d’une certaine façon, même si je ne l’entends pas, je veux dire que ce n’est pas audible en soi mais ça étouffe ou aigrit peu à peu la contre-voix, cette contre-voix qui me gâche l’unité.

Et entends-tu aussi de la même façon la contre-voix quand parle le commandement qui appelle à l’unité ?

Oui bien sûr, je crois même parfois ne rien entendre d’autre que cette contre-voix, imaginant que tout le reste n’est que rêve et que je laisse parler ce rêve à l’intérieur du jour.

Pourquoi compares-tu le commandement intérieur à un rêve ? Est-il absurde comme le rêve, sans lien, inévitable, unique, immensément satisfaisant ou angoissant, impossible à raconter en entier mais avide d’être raconté ?

Tout cela à la fois : absurde car je ne peux exister ici que si je ne le suis pas ; sans lien car je ne sais qui le commande et quel est l’objectif ; inévitable parce que ça me tombe dessus sans prévenir avec la même rapidité que le rêve s’emparant du dormeur qui pourtant, au moment de se mettre au lit, devait bien s’attendre à avoir des rêves ; c’est unique ou du moins ça semble l’être car je ne peux le suivre, il ne se mélange pas au réel et conserve de ce fait son unicité intacte ; il ravit et angoisse immensément, même si le premier cas est beaucoup plus rare que le second ; on ne peut la raconter parce qu’il n’est pas tangible et il est avide d’être raconté par la même raison.

Franz Kafka

Cahiers in-octavo

(1916-1818)

traduit de l’allemand par Pierre Deshusses

Bibliothèque Rivages

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Saluer l’unité

  1. obéissance intérieure ?

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