Tina dans le métro

 

 

Le métro, c’est une bouche, une belle voie digestive, les boyaux de la vie. C’est à ça qu’il va servir. Digérer, malaxer, dissoudre tous … ces noyaux trop durs, ces boules au ventre. C’est fait pour rentrer encore dans le mouvement des laborieux, le monde auquel elle n’appartient plus, entrer dans la rumeur de tout ce qui se passe et bouge. D’une station à une porte, d’une porte à une autre, le métro tangue et l’emmène et la chahute et la secoue. Elle y va debout, assise, devant, au fond. Elle y va, les yeux clos, les yeux ouverts, les bras ballants ou la langue bien pendue, hargneuse, heureuse, coléreuse et indifférente. C’est un matin pour reprendre ses rôles, les goûter à nouveau, les uns après les autres, un matin fait pour respirer, pour tracer la route, pour étirer l’espace. Pour mettre des kilomètres entre elle et la rue Sentinelle. Elle pourra se tenir ainsi dans ce mouvement continu jusqu’à ce qu’elle trouve ce qu’elle doit. Se jeter dans les souterrains du métro est le premier geste supportable après la fuite. C’est un peu comme s’asseoir dans une église païenne, vouée à un dieu qui porterait le nom de travail. Elle ignore en fait pourquoi elle a choisi d’agir ainsi. Cela rime surtout à matérialiser en interstices et en temps sa déroute. Entrer dans une grande machine à laver le délit, y tourner, brasser tout le micmac dans la sueur des ouvriers, des femmes de ménage, des retraités boiteux, qui d’heure en heure l’accompagnent. Une matinée peut paraître relativement courte quand on va de Genève à Berlin ou de Paris à Lisbonne. Elle est parfois longue quand on est assis et qu’on attend un diagnostic. Elle peut n’être quasiment rien, un jour de congé, ou sembler pleine et riche quand on y multiplie les gestes et les rencontres.

Au cours de ces toutes premières heures, Tina ne ressent rien. Elle se tient à côté d’elle-même. C’est une chose qui arrive parfois si on vit des instants trop forts et qu’il est impossible de s’en distancier d’une manière ou d’une autre. On s’assied et on laisse vivre à sa place le corps fantôme sans lui accorder aucune pensée ou réflexion. Tina agit en automate, quitte son siège par impulsion, change de rame et de direction, navigue. Tout cela sans la moindre intention. Puis la faim la guide. Un arrêt café, un autre croissants. Enfin, le besoin de voir la lumière et qui met fin alors à cette virée dans le royaume des errants et inaugure le soleil ainsi que le retour de ses facultés.

Olivia Lesellier

Rien, te dis-je…

Editions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/rien-te-dis-je/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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