Le matin sur la ville, et le peintre

 

 

C’est le matin, il n’y a personne sur les trottoirs,…

Personne dans les magasins dont on ne sait pas ce qu’ils vendent (ce qui est écrit aux vitrines n’évoque rien), ni acheteurs, ni promeneurs ni rien qui fasse figure d’indice que ces petites fenêtres à l’étage.

Où se cacher et où dormir, ouvertes fermées, bruissantes de corps en mouvements, de passages d’un rêve à l’autre, de réveils, draps froissés ou tendus au cordeau ? Qui dort, qui pense et quelles craintes, quelles attentes pour le jour à venir. Le matin, comme le ciel sous sa peau lisse, pourrait faire croire qu’il est le même pour tout le monde.

Mais ce n’est pas le cas. Même en se rassurant avec de la géométrie, même sous la lumière tiède déroulée doucement en couverture. Le réveil progressif des fenêtres évite la part d’ombre au sol. Lui l’attache, la retient, l’étire jusqu’au bout du trottoir, insiste.

Il décline nos demi-rêves demi-sommeils demi-réveils, notre palette d’attitudes à stores et rideaux énoncés, nous, coincés entre ciel et trottoirs, et rougeoyants, la force que donne le matin, malgré la menace du bloc dur que le sens de la lecture révèle, ce vers quoi nous allons ?

Il travaille à l’écart.

Dans les rues endormies et naissantes, dans les pensées subtiles non formulées, dans les angles volés, les soirs magiques, dans le laps de temps imprévisible que cette seconde volatile touche, à l’intérieur de cette seconde qu’on n’est pas censé peindre, il travaille. Il ne juge pas, il ne donne pas de mode d’emploi, ne propose pas de hiérarchie (sauf qu’il préfère la solitude, quand il n’y a personne, l’on voit mieux les gens).

Il n’indique pas de marche à suivre, ni de dieu à aimer, il se rattrape comme il peut, souvent à un rai de lumière. Il ne peint pas la déchéance ou la brutalité patente, ni la saleté, ni la noirceur, il ne veut pas nous accabler.

Il peint des secondes perdues, celles qui ne servent à personne, celles qu’on jette sans un regard parce qu’on ne sait pas quoi en faire. Il peint les grands chambardements sous la beauté. Il peint le difficile dans la clarté. Il peint l’avancée de la mort sous les étoiles. Il peint sa femme à l’arrière d’une voiture. Il peint l’espoir fait vivre. Il peint le construit sur les terrains vagues. Il nous peint dans des trains, dans des chambres, des salles de restaurants, des bureaux, pendus à des balais dehors ou sur des terrasses livides, près de livres, près de lampes, assis, à regarder par des fenêtres éteintes des horizons inaccessibles, il peint notre incroyable persévérance, nous qui ne durons jamais que le temps d’une seconde.

Christine Jeanney

Hopper ou «la seconde échappée»

Editions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/hopper/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Le matin sur la ville, et le peintre

  1. et hop ! (l’air toujours)

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