De mesnager sa volonté (fragments)

 

 

Quand ma volonté me donne à un party, ce n’est pas d’une si violente obligation que mon entendement s’en infecte. Aux présens brouillis de cet estat, mon interest ne m’a fait mesconnoistre ny les qualitez louables en nos adversaires, ny celles qui sont reprochables en ceux que j’ay suivy. Ils adorent tout ce qui est de leur costé ; moy je n’excuse pas seulement la plus part des choses que je voy du mien. Un bon ouvrage ne perd pas ses graces pour plaider contre ma cause. Hors le noeud du debat, je me suis maintenu en equanimité et pure indiférence… De quoy je me gratifie, d’autant que je voy communément faillir au contraire… Ceux qui alongent leur cholere et leur haine au delà des affaires, comme faict la plus part, montrent qu’elle leur part d’ailleurs, et de cause particuliere : tout ainsi comme à qui, estant guary de son ulcere, la fiévre demeure encore, montre qu’elle avoit un autre principe plus caché. C’est qu’ils n’en ont point à la cause en commun, et en tant qu’elle blesse l’interest de tous et de l’estat ; mais luy en veulent seulement en ce qu’elle leur masche en privé. Voylà pourquoy ils s’en picquent de passion particuliere et au delà de la justice et de la raison publique…

Je veux que l’avantage soit pour nous, mais je ne me forcene point s’il ne l’est. Je me prends fermement au plus sain des partis, mais je n’affecte pas qu’on me remarque specialement ennemy des autres, et outre la raison generalle. J’accuse merveilleusement cette vitieuse forme d’opiner : «Il est de la Ligue, car il admire la grace de Monsieur de Guise» «L’activité du Roy de Navarre l’estonne : il est Huguenot» «Il treuve cecy à dire aux moeurs du Roy : il est seditieux en son coeur»…

De mesmes, aux prognostiques ou evenements sinitres des affaires, ils veulent que chacun, en son party, soit aveugle et hebeté, que nostre persuasion et jugement serve non à la verité, mais au project de nostre desir. Je faudrois plustost vers l’autre extremité, tant je crains que mon desir me surbone. Joint que je me deffie un peu tendrement des choses que je souhaite. J’ay veu de mon temps merveilles en l’indiscrete et prodigieuse facilité des peuples à se laisser mener et manier la creance et l’esperance où il a pleu et servy à leurs chefs, par dessus cent mescontes les uns sur les autres, par dessus les fantosmes et les songes…..

Il ne faut pas se precipiter si eperduement après nos affections et interests….

Montaigne

Essais – Livre III, Chapitre X

Bibliothèque de La Pleiade

textes établis par Albert Thibaudet et Maurice Rat

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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6 commentaires pour De mesnager sa volonté (fragments)

  1. L’interest de relire Montaigne demeure ci-fait !

  2. Nul besoin d’accents circonflexes finalement…

  3. pascale dit :

    Voylà que tout est dit, et l’on s’estonne que ce soit si tendrement, sans mescontes ni picques.

  4. Godard dit :

    La dernière phrase,des mots à se répéter chaque matin.

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