les soupes

 

 

Là-bas, il l’aida à confectionner une soupe qu’ils décidèrent de considérer comme un sortilège, un sortilège qui pourrait supprimer les effets du nettoyage qu’ils avaient fait chacun séparément mais ensemble, un sortilège qui pourrait faire émerger l’écriture déclenchant une action dont ils espéraient qu’elle était coincée quelque part dans leur corps. La soupe se composait pour moitié de légumes poussant sous terre et pour moitié de légumes poussant au-dessus du sol. On y trouvait carottes, oignons, betteraves, céleri, courgettes, sel, romarin et eau. Il découpèrent et hachèrent et, avant de mettre la soupe sur le feu à cuire et mijoter, ils crachèrent chacun dans la casserole pour faire bonne mesure. Quand la soupe fut prête, ils sortirent le seau à glace et le gin et parlèrent de leurs projets, de leurs impasses, de leurs échecs et de leurs frustrations. Ils parlèrent de l’amitié, de leurs amitiés avec d’autres, des moments où l’amitié se complique de genres et de sexualité, où les cadres sociaux et institutionnels du pouvoir s’y superposent, le capital culturel, la concurrence, les ragots, le je-sais-tout-isme, les remontrances, les gardes du temple, la dynamique de groupe, les gestes inappropriés, la modération et les règles d’admission, les after et de ce que l’amitié pouvait néanmoins être fortifiée et nourrie par quelque chose d’aussi simple que de faire une soupe ensemble.

Ils se mirent à table pour manger leur soupe. Ils la burent à petites gorgées, essuyèrent leurs lèvres et réfléchirent à la confection des soupes. Est-ce que la soupe pourrait être un objet esthétique leur enseignant quelque chose des relations entre les gens et le monde ? Est-ce qu’elle pourrait être un modèle des univers possibles, une façon d’apprendre à mieux vivre le monde ? Ou est-ce qu’elle serait juste une soupe, nourrissante et chaude dans le ventre ? Ils tapèrent leurs cuillères en métal sur la table et se dirent que la table était et, en même temps, n’était pas une métaphore. Est-ce que la table pourrait être un produit du labeur qui leur dirait quelque chose des relations entre les gens et le monde ? Bien sûr, ils ne pouvaient pas faire parler la table ou la faire danser ou manger de l’herbe. Mais peut-être pouvaient-ils se blottir contre elle jusqu’à sentir le toucher sensuel de qui l’avait construite. Ou peut-être comme maintenant pouvaient-ils s’asseoir autour, buvant et parlant, sirotant et avalant bruyamment, avec ou sans la pensée politique appropriée ou un plan d’action clair, mais dans une certaine sorte de solidarité de mangeurs de soupe et avec le sens d’un but plus grand, avec un semblant de la force de lutte qu’ils voulaient voir bouillonner dans leur soupe et dans leurs tripes.

Juliana Spahr

David Buuck

Une armée d’amants

traduction de Philippe Aigrain

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771451

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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