Avant Istanbul, sans le pétrole

 

 

Si tu regardes une carte digitale il y a cette route qui entre Istanbul par le nord et c’est donc par là qu’on avait prévu d’arriver — on suivait des routes et les bras de ceux qui voulait bien nous guider — la route était large immense — trois à quatre voies d’asphaltes qui se perdent dans la poussière et le son des moteurs. Les semi-remorques klaxonnaient dans la chaleur — les bagnoles accéléraient à côté de nos jambes — la poussière n’en pouvait plus de jouer sa fiction de poussière. Certains construisaient une route ici. Une route immense et plusieurs dizaines de mètres de largeur d’asphalte. Les petites routes autour — les anciennes routes — étaient condamnées. Et nous on tentait d’entrer Istanbul sans le pétrole.

Comment cela pourrait-il se dérouler ? On chercherait notre chemin — on chercherait un chemin. On ne trouverait rien. Un dépôt d’ordures de plusieurs kilomètres carrés. Des piliers en béton pour des bitumes et des soupapes. Des plastiques. Des montagnes éventrées. Des poussières. Des démonte-pneus. Des tâches d’huiles. Des tomates écrasées. Des chiens. Des mégots. Des trous dans l’asphalte. Des réserves d’eau. Un ballet de bennes à ordures. Et nous dans le fatras. Épuisés voilà usés fatigués des routes et sans le pétrole. Alors quatre frères fermiers nous ouvriraient la porte d’une petite chambre au dessus de l’étable de leurs buffles. Car il y a encore des fermiers même à une trentaine de kilomètres d’Istanbul et tout se mélange dans l’asphalte et le béton. Enfin on s’endormirait. À Işıklar — dans une ferme. On fermerait les yeux avec l’histoire du lait de bufflonnes — avec l’histoire de la paille — avec l’histoire d’Istanbul de la grande Istanbul et un regard un geste de la main comme si — évidence — entrer Istanbul sans pétrole et en suivant un nuage de poussières était à peu près impossible. Ceci immédiatement accompagné de la possibilité de trinquer avec un verre de lait encore chaud — remède à toutes les tentatives de récit. On pourrait dormir ici ou ailleurs. À une vingtaine de kilomètres d’Istanbul — des yeux on pourrait suivre un nuage de poussières. «Sans le pétrole» on répèterait en s’endormant. Et à quelques centaines de mètres les soupapes n’en finiraient plus d’aller venir dans les machines et sur l’asphalte.

Sébastien Ménard

Entrer dans Istanbul en suivant un nuage de poussière

dans la revue tiers.livre

(sur abonnement)

http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article200

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s