une rue, la nuit

 

 

La forte lampe au-dessus de la porte des Perkins éclairait l’escalier jusqu’à l’ambulance, et, lorsque les deux hommes parurent, transportant le corps de Paddy, le professeur vit nettement le visage de celle-ci. La lampe s’était éteinte, en haut de l’escalier, l’ambulance avait disparu, que le professeur était encore à sa fenêtre, le menton dans les mains. Il n’avait pas allumé dans sa chambre ; la lune remplissait le ciel, un souffle passait par moments et l’odeur de la végétation était alors si agréable au professeur qu’il prenait une profonde inspiration. Cette femme venait de mourir, il n’en doutait pas. Il se rappelait la nuit d’une autre année, – il y avait de cela combien ? quatre, cinq ans ? L’année de sa promotion de titulaire, oui, cinq ans, où un cercueil avait quitté cette maison. Il avait cru sur le moment que c’était la femme qui venait de mourir. Il se souvenait de ses sentiments, avec une étonnante netteté, sans doute parce que les circonstances étaient à peu près les mêmes : une nuit de l’été, il croyait bien se souvenir que c’était la pleine lune aussi. Il se rappelait, mais il n’éprouvait plus ces sentiments ; en somme il regrettait d’être venu à sa fenêtre quand il avait entendu la sirène de l’ambulance, car ce qui se passait dans la maison Perkins ne l’intéressait pas véritablement. Il songeait en se recouchant qu’une rue durant la nuit est un abîme entre les maisons ; le regard peut le franchir, mais non l’esprit ; du moins mon esprit, pensait Goldwin, mon esprit. Il alluma pour voir l’heure : deux heures du matin… Une rue peut devenir ce gouffre, quand on l’admet, et pourquoi pas ? Ce qui se passe là-bas ne lui est rien, et lui n’est rien pour Perkins, moins que rien pour la femme qui est morte. Il aurait pu tout de même y aller voir. S’il avait allumé avant de regarder par la fenêtre, cela changeait la situation, il aurait été vu, il se serait dérangé. Mais caché dans le noir de la fenêtre, pourquoi bouger ? Pourquoi ? Est-ce que cela le regarde ?

Henri Thomas

John Perkins

L’Imaginaire – Gallimard

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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