Du jaune et d’autres couleurs

 

 

Elizabeth II, selon les gazettes spécialisées, préférerait le jaune. Le jaune par-dessus tout.

[Dans son autobiographie, le huitième jour de janvier 1904, Mark Twain écrit une de ses «dictées» qui feront le corps de l’autobiographie en question ; il écrit à Florence, dans la Villa di Quarto construite par Cosimo 1er, autrefois occupée par le roi de Wurtemberg et propriété de la comtesse Massiglia au moment où l’écrivain y séjourne.

Twain fait le récit des pièces, du mobilier, des couleurs.

Dans la grande entrée, il s’émerveille devant un grand poêle en majolique verte qu’il prend «un moment pour une église».

Il n’épargne pas son hôtesse en critiquant, vertement, «le système bon marché et avaricieux de sonnettes électriques», «les lampes à acétylène peu fonctionnelles», «les toilettes obsolètes», «la douzaine de meubles pour pension fabriqués en usine et quelques tapis achetés aux enchères après un incendie qui blasphèment les normes de l’art et de la couleur, du matin au soir, et se calment seulement quand les ténèbres viennent les pacifier».

Dans le palais, Twain débusque encore, parmi ce qui nourrit son petit musée des horreurs, un «papier peint gris pâle à motif de fleurs d’or» dont il ne veut rien savoir du pedigree de celui «qui en porte la responsabilité». Tout le reste de la décoration de la pièce en question «est de toute évidence le résultat de l’occupation par la princesse Massiglia». Twain voit rouge : «Ses dissonances et ses désordres tapageurs ont manifestement pour origine un esprit chaotique. Le sol est recouvert d’une garniture d’un rouge épuisant ressemblant à du feutre, on peut presque voir l’armée de Pharaon y patauger. Quatre tapis y ont été jetés, pareils à des îles, des tapis criards dont les couleurs jurent entre elles et avec la mer Rouge».

Twain s’agace aussi contre «le délire de vert, de bleu, de sang» d’un canapé, de «la teinte infernale fraise écrasée» d’un autre. Oublions la «littérature» que contient la bibliothèque «sortie d’usine», «en noyer blanc américain». Et voyons cette couleur jaune qui agresse maintenant l’écrivain. Il s’arrête devant le tableau impossible : «Ces rideaux ont un air de fierté ostentatoire qui ne trompe personne (…) La couleur en est un jaune compact, plus profond que le jaune des murs de la partie arrière ; et il y a là une chose curieuse : on peut passer cinquante fois le regard d’une de ces couleurs à l’autre, et, à chaque fois, on pensera que celle que l’on regarde est la plus laide. Il y a là un effet des plus curieux et intéressant. Je crois que si l’on pouvait regarder ces rideaux sans passion, on s’apercevrait alors qu’ensemble ils présentent la couleur la plus laide que l’art ait connue».]

Elizabeth II préférerait donc le jaune. C’est ainsi.

Serge Ailrodi

Le croiseur noir d’Ulysse

(fragment)

dans La revue de Tiers Livre

http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article197

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s