la fille de la mer

 

 

Le corps flottait sur le dos, tout proche. La mer le poussait sans cesse, la terre le repoussait, comme si ni l’une ni l’autre ne voulaient de lui. Non, se dit Arìstos, elles jouent avec lui, car il souriait, l’air indifférent, même pas gêné d’être nu. Le jeu dura encore un peu, avant que le corps s’échoue sur le sable.

Une femme, dit Stavràkis.

Arìstos tendit les mains en avant.

Elle était recouverte encore par la mer. Les yeux fermés. Elle dormait dans les reflets liquides, et ses longs cheveux noirs, rejetés en arrière, soulevés par la vague, donnaient de la vie à sa tranquillité. Des algues vertes étaient mêlées à ses cheveux, à ses aisselles et à la fourche des cuisses. Une fille en pleine jeunesse, plutôt petite et dodue, les seins fermes, les jambes un peu ouvertes, un bras collé au corps, l’autre s’en écartant. Ses doigts touchaient une coquille d’oursin vide. L’eau écumeuse allait et venait sur elle, tantôt juste au niveau de ses tétons bruns, tantôt un peu plus haut, avec un bruissement léger comme le vent dans les feuillages. L’eau sentait l’amande amère et la bergamote.

Les deux garçons la contemplaient sans un mot.

Une vague passa, plus forte et chargée d’écume et la jeune fille remua deux fois, de droite et de gauche, puis se posa de nouveau. Le couchant brodait sur elle des tulipes et des poissons d’or. Ce n’était sans doute pas une beauté, mais son aisselle, à l’endroit où le sein commence à s’arrondir, avait une douceur tendre et indicible… La vague revint, prit dans ses cheveux une algue qu’elle déposa aux pieds d’Arìstos. Derrière eux, sur la route, le tzigane passait avec Zaharoùla, regagnant son campement et jouant du tambourin pour son plaisir. Ils ne l’aperçurent peut-être pas, et le crépuscule non plus, qui versait partout ses violettes. La jeune fille, elle, ne changeait pas.

Je vais couper un jonc, dit Stavràkis en s’éloignant — sûrement avec l’idée de lui trouer la peau avec une épine.

Arìstos se pencha, ramassa l’algue, sans quitter des yeux le corps. Il avança de nouveau ses mains ouvertes.

Une mer d’huile. Pendant quelques secondes, pas un souffle. Puis Arìstos sentit dans son dos la caresse du vent de terre. La jeune fille remua de droite et de gauche. Une fois, deux fois, trois fois. Elle se détacha du sable, fit un demi-tour, ses talons raides heurtant les galets, fut balancée un instant, puis s’éloigna aussi lentement qu’elle était venue. Il restait à la contempler, jusqu’à ce que la voix de Stavràkis près de lui le fasse sursauter.

Cosmas Politis

Avant que la ville brûle

traduction Michel Volkovitch

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771376

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour la fille de la mer

  1. nanamarton dit :

    J’aime vraiment beaucoup, merci !

  2. Godard dit :

    À votre écoute,le bercement du texte m’a ramené spontanément à la chanson de Ferrat,deux enfants au soleil: » la mer sans arrêt roulait ses galets,les cheveux défaits ils se regardaient,dans l’odeur des pins,du sable et du thym…….. ». Quand la beauté d’un texte a le pouvoir de rendre nostalgique.

  3. Arlette A dit :

    Triste Ophélie (Très juste Godard même pensée )

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