les enfants blessés

 

 

J’ai suivi Imane dans les escaliers encombrés d’infirmiers qui descendaient les brancards dans les sous-sols, les blessés, les draps, les perfusions. Nous sommes entrés dans une chambre d’enfants malades. Sur le sol, des matelas bleus à fleurs blanches, des lits en osier tressé. Deux blessés venaient d’arriver, cinq ans, six ans peut-être. Ils avaient été touchés sur la plage, près de la grande roue. La fillette avait eu un bras arraché. Il reposait à côté de sa jambe, viande hachée et lambeaux de tissus. Son frère était recouvert de crème blanche, peau brûlée en haillons décollée par plaques comme du papier peint.

– Prends la petite ! m’a soufflé Imane.

Je me suis penché sur elle. Elle ne pleurait pas. J’ai passé mes mains sous son corps. Je l’ai soulevée. Elle ne pesait rien. Son bras est tombé du brancard avec un bruit mat. Je suis resté comme ça, elle contre moi sans plus pouvoir bouger.

– Descends aux abris ! Bouge !

Des soignants portaient les matelas. Un homme emmenait un bébé dans son lit à barreaux. J’ai calé la blessée sur ma poitrine, sa joue contre la mienne. Elle a gémi doucement. Elle a fermé les yeux. Ses cheveux sentaient le grillé, ses vêtements, son souffle, sa peau brûlante, comme si le feu la dévorait encore. J’ai tendu la main pour attraper le bras mort. Un bracelet de billes entourait le poignet déchiré. J’ai vu Louise, princesse devant sa glace, avec un diadème en plastique argenté. J’ai entendu Louise, sa voix, ses chants du matin. C’est Louise que j’ai porté à travers la chambre d’hôpital. Avec elle, j’ai descendu les escaliers, brusqué par les coups d’épaules, les coudes exaspérés, le cri des autres, les visages défaits, les plaies, les larmes. Imane était devant. Elle portait le garçon comme une offrande. Je soutenais mon enfant, coeur contre coeur, ma main en griffe sur son poignet glacé et son bras frappant ma cuisse.

Sorj Chalandon

Le quatrième mur

Grasset

le Livre de poche

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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