sa première centrale

Sans titreles sirènes du complexe atomique de Bouirkoff déchirèrent l’obscurité et l’exode commença, mais dans une confusion telle que très vite Idfuk Sobibian se retrouva seul sur le chemin, entouré de mendiants affolés dont certains, ayant approché de trop près le réacteur en fusion, prétendaient déjà sentir l’odeur de charbon que dégageaient leurs entrailles en train de se couvrir de tumeurs. La tension et l’aggressivité augmentaient au fil des heures. Personne ne faisait attention à lui. Des gens qui empestaient la fumée et le sang passaient à côté de lui en hurlant des programmes de représailles contre les responsables politiques et contre plusieurs minorités ethniques dont le petit garçon n’avait jamais entendu parler bien qu’il en fit partie. Les seuls adultes qui remarquaient sa présence le fixaient d’un regard insistant et bizarre, comme s’il était un chien bon à dépiauter et à rôtir. L’aube s’était levée et Ifduk Sobibian prit peur. Il s’écarta de la foule en mouvement et, bien que terrorisé, il s’engagea seul sur un sentier de forêt et marcha sous les arbres pendant une grosse et angoissante demi-journée. C’avait été une bonne initiative. Le sentier menait à une route pratiquement déserte sur laquelle circulaient des cars de ramassage du Secours rouge. Invité à monter dans l’un d’eux, Idfuk Sobibian parcourut ensuite environ mille huit cents kilomètres sans manger ni boire, sur des routes défoncées que parfois des restes de glace rendaient dangereuses, puis on le fit sortir, on lui demanda son identité, on l’enveloppa dans une couverture et on le pria d’attendre. Il était debout dans la cour sombre d’un orphelinat, à Ourdouriya. Il avait cinq ans. Désormais pris en charge par une institution gouvernementale, il avait toutes ses chances de mener une vie normale, ou du moins de rester sain et sauf jusqu’à sa mort. Et il est vrai qu’il bénéficia pendant une demi-douzaine d’années de tous les avantages qu’apportaient son foyer d’accueil : absence de problèmes matériels, encadrement par des quadragénaires, éducation collective, pratique de la fraternité, formation aux savoirs élémentaires et en particulier aux métiers de chiffonnier et de guide pour aveugles ou grands irradiés, professions très en vogue à cette époque où les visions d’avenir commençaient à se teinter de réalisme. Malheureusement, l’orphelinat était situé dans une zone à risques, sans cesse frappée par des incursions et sabotages de militaires impérialistes, et l’explosion en chaîne des réacteurs qui alimentaient la région en électricité mit fin brusquement à la tranquilité des orphelins…

Antoine Volodine

Terminus radieux

Editions du Seuil

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour sa première centrale

  1. Godart dit :

    Hum! bonne piste de lecture.

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