Marchant vers la montagne

Sans titreLe grand jour le réveilla. Il se trouvait au-dessus de l’auberge…

Il regarda partir une patache ; trois voyageurs : un commis, une femme sans voilette et un gros. Une charrette de paysan passa au pas. Un fardier à vide descendit en trottant ; une petite fille en robe rouge faisait du tape-cul au bout de la ridelle. Le matin était très calme.

Le soleil dépassa la colline. Un vieux cheval vint boire tout seul dans le bassin de la fontaine ; il rentra dans l’écurie, pas à pas, la tête basse. Un Planteur de Caïffa, sur son tricycle, pédala jusqu’à la porte de l’auberge ; il mit pied à terre, ouvrit son coffre, tira des paquets et les porta dans l’auberge. Une jeune fille vint balayer le seuil ; elle chantonnait. Une vieille femme sortit en secouant son tablier et vint s’asseoir sur un banc de pierre, au pied d’un platane ; elle fouilla dans sa robe, sortit une tabatière et elle se fourra du tabac à priser dans ses deux narines. Elle huma le frais. Un boscot trapu, portant de la paille au bout de sa fourche, traversa le terre-plein. Une conversation s’engagea entre la vieille femme impérative et le bossu qui s’en allait avec sa paille ; il entra dans l’écurie et il parla aux chevaux avec une voix de tonnerre qui ne correspondait pas à sa petite taille. La jeune fille qui continuait à chantonner vint verser des pots de chambre sur le fumier. Le patron fit quelques pas dehors. C’était un gros sanguin en gilet de corps et tablier blanc. Il n’avait pas un poil sur le caillou, quoique jeune. On l’appela, il rentra. Le Planteur de Caïffa se remit en selle et s’en alla. Il prit un chemin de traverse au coin de l’écurie. Son tricycle couinait à chaque coup de pédale. La jeune fille et sa chanson apparurent aux fenêtres ouvertes du premier étage ; elle faisait les lits ; on l’entendait qui tapait du plat de la main sur les oreillers et remuait les paillasses. Dans l’écurie, le boscot guettait la vieille priseuse ; celle-là, béate, se carrait de plus en plus. Il faisait bon.

Jean Giono

L’iris de Suse

Gallimard

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour Marchant vers la montagne

  1. Godard dit :

    Beaucoup d’émotion devant la beauté et l’authenticité de ces quelques lignes.Un temps oublié d’avant internet et que nombreux ne pourront découvrir que par la lecture.Alors lisons,madeleine ou pas pour humer ces parfums de Provence.

  2. brigetoun dit :

    et rudement travaillé aussi, jusqu’à parfois un peu de préciosité dans le soin à parler frustre- mais j’aime (et puis pour une raison que ne cerne pas c’est avec Noë mon Giono préféré)

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