À la nuit tombante

Sans titreIl ne passe pratiquement plus de camions jaunes, les bennes à ordures. La rue est sillonnée d’ornières creusées dans une épaisse boue noire. Ce sont les traces des ordures qui s’écoulent vers les profondeurs de cette vallée sans fond, fosse à vidange de la ville.

C’est dans ce coin qu’ils se réunissent. Marco a fini de vider sa besace et il range selon son ordre et à sa façon les pièces de ce paysage en morceaux. Des sacs plastiques, une bouteille de parfum vide, des boîtes d’aluminium, quelques paires de lunettes borgnes. D’autres, ici ou là, s’occupent à faire la même chose, accroupis devant leurs sacs, rétablissant un équilibre apparemment incohérent entre leurs trouvailles. Perdus dans leur désordre ou pensant peut-être «et voilà, et on n’a presque pas mangé» ou «faut voir comme il a mal avec sa blessure à la main qui se remet tout le temps à saigner» ou «il faut encore que j’aille vendre les cartons à doña Ninfa, oui, vu qu’il fait encore jour». D’autres restent assis, le regard au-delà ou en-deça du crépuscule, n’attendant rien. De temps en temps, une main se porte à la bouche. Respirer profond, profond, en dedans, pour ne pas sentir l’odeur de cet endroit qui n’a d’autre odeur que la sienne, que celle des ordures. Respirer une colle qui poisse la main comme la bouche, qui englue les yeux sur un éclat de miroir brisé parmi ces tas de déchets.

Jaime Solo

Dans les cicatrices de la ville

traduction de l’espagnol par Michel Bibard

Editions Quart Monde

dessins Jean-Pierre Beyeler

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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