à partir d’une lettre…

Sans titreune lettre à en-tête de cet hôtel Baron où soufflaient encore la nostalgie et la décadence , comme aujourd’hui les obus et la mort – j’imagine les volets fermés, criblés d’éclats ; la rue parcourue en trombe par des soldats, les civils qui se cachent, autant que possible, des snipers et des tortionnaires ; Bab el-Faraj en ruine, la place jonchée de débris ; les souks incendiés, leurs beaux khans noircis et effondrés par endroits ; la mosquée des Omeyyades sans son minaret dont les pierres gisent éparses dans la cour aux marbres brisés et l’odeur, l’odeur de la bêtise et de la tristesse, partour. Impossible alors, au bar de l’hôtel Baron, de prévoir que la guerre civile allait s’emparer de la Syrie, même si la violence de la dictature et ses signes étaient omniprésents, si présents qu’on préférait les oublier, car il y avait un confort certain pour les étrangers dans les régimes policiers, une paix ouatée et silencieuse de Deraa à Quamishli, de Kassab à Quineytra, une paix bruissant de haine rentrée et de destins ployant sous un joug dont tous les savants étrangers s’accommodaient bien volontiers, les archéologues, les linguistes, les historiens, les géographes, les politologues, tous profitaient du calme de plomb de Damas ou d’Alep, et nous aussi, Sarah et moi, en lisant les lettres d’Annemarie Schwarzenbach l’ange inconsolable dans le bar de l’hôtel Baron, en mangeant des graines de courge à la gangue blanche et des pistaches allongées, étroites, à la coquille d’un brun pâle, nous profitions du calme de la Syrie de Hafez el-Assad le père de la Nation…

Mathias Enard

Boussole

Actes Sud

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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