Discours sur Mgr le duc de Bourgogne (25 mai 1710) adressé à M. le duc de Beauvillier

Sans titre. Que s’il est donc vrai que les divers instituts et les divers offices des maisons religieuses doivent y diriger diversement la dévotion, cette même nécessité se trouve encore plus formelle dans les divers états du siècle, dont les devoirs et les fonctions, étant si différents, doivent tourner aussi la dévotion de chacun si différemment. Or, celle d’un prince, et si proche du sceptre, le doit porter à tout ce qui l’en peut rendre digne et le faire paraître tel à tout le monde, dont la voie la plus importante et la plus assurée peut être cette double connaissance des hommes par tous les moyens qui la peuvent acquérir, et une impression d’estime et de vénération qui se tire également de toutes les actions du prince, et qui s’y reporte en même temps : en sorte qu’il est très vrai de dire que ce réciproque est tel qu’un prince devient recommandable à proportion du mérite de ses actions, et les actions du prince recommandables aussi à proportion de son propre mérite. Il ne peut donc prendre garde de trop près à ce qui forme le tissu de sa vie, et, tout grand, tout sublime, tout au-dessus qu’il puisse être du commun des hommes par des vertus extraordinaires, il doit ménager leur faiblesse en s’abaissant à garder quelque proportion avec eux ; et puisqu’il est appelé à être un jour l’image de Dieu, il ne doit pas dédaigner de voiler sa face devant eux, de peur que l’éclat de la lumière dont elle brille ne les épouvante, et ne les fasse mourir, comme il est écrit que, pour cette raison, Dieu même s’est voilé ainsi en se découvrant à quelqueuns de son peuple ; et, comme Dieu n’y perdit rien de son immutabilité, le prince aussi, par cette sage et nécessaire condescendance, ne doit pas craindre aucun affaiblissement de ses vertus. Ainsi donc une assiduité moins exacte à l’office divin tous les dimanches et toutes les fêtes de l’année n’ôterait rien devant Dieu à Mgr le duc de Bourgogne des chastes délices qu’il trouve à ouïr chanter ses louanges, et, en se rapprochant plus de l’ordinaire des hommes, il les rendrait plus capables d’admirer en lui les choses principales qui forment l’essence de la religion…

Saint-Simon

Mémoires

(1701-1710)

Bibliothèque de La Pléïade

édition établie par Yves Coirault

Gallimard

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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