La dame épouse de Taméyoshi…

DSCN2050«… Si mes jours devaient se prolonger, indifférents, en ce monde de misère, je compterais les années de mes enfants, cette année, celui-ci aurait tel âge, celui-là tel âge, me dirais-je, et chaque fois que je verrais quelqu’un qui leur ressemblerait, je me consumerais en regrets, remuant sans cesse ma rancoeur envers ceux qui les ont tués, ma pitié pour mes enfants qu’on m’a tués ; je ne crois pas que je puisse ainsi vivre une heure seulement !…»

De la sorte elle se lamentait, pleurant et pleurant, sans vouloir remonter dans son palanquin. La dame nourrice, la première, tout un chacun lui disait : «… Certes, vous voulez emprunter la même route qu’eux, mais ceux qui se sont engagés sur les voies ténébreuses, vous ne les retrouverez plus. Les Six Voies, les Quatre Etats de la Vie se séparent au carrefour, et vous ne serez quel chemin ils auront pris. Retournez plutôt au logis sans tarder, et veillez à leur rendre à chacun les funêbres devoirs…» Telles étaient les consolations qu’ils lui prodiguaient, cependant que rangés sur le bord de la rivière, ils ne la quittaient des yeux. La dame acquiesça : «Si je ne dois les retrouver en l’autre monde, à quoi bon me jeter à l’eau en effet ! Soit donc, retournons à la ville !» dit-elle, et comme elle s’approchait du palanquin comme pour y monter, rassurés ils s’écartèrent, mais tandis qu’ils se préparaient à traverser la rivière, elle s’échappa en courant et du haut de la berge se jeta à l’eau. La dame nourrice, dans sa douleur, s’y jeta derrière elle. C’était environ le vingt de la septième lune ; au vent qui descendait du Mont Arashi, des lambeaux de brouillard flottaient sur la rivière qu’ils cachaient par endroits, des averses tombaient de temps à autre, si bien que des eaux enflées on ne distinguait la profondeur et que dans le bouillonnement des blanches vagues, nul ne put la rejoindre aussitôt. Comme elle avait rempli ses manches de pierres, elle coula à pic et ne reparut point, hélas ! Tous ceux qui se trouvaient là avaient sauté dans la rivière et la recherchaient, mais quand, après un long moment, ils l’en retirèrent, loin en aval, elle était dans un état désespéré. Elle exhalait encore un souffle imperceptible qui bientôt s’éteignait ; on brûla le corps sur-le-champ… De pitié et d’admiration, il ne fut personne, de l’Unique au sommet jusqu’aux dix mille en bas, qui ne trempât de larmes ses manches.

Le Dit de Hôgen

traduit du japonais par René Sieffert

Verdier poche

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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