ceux qui revenaient

Sans titre… jusqu’à ce que nous acceptions que notre monde, ce monde dont les limites étaient celles de la vallée, et dont nous pensions qu’il était l’univers entier, n’était en fait qu’une petite chose, une triste extension de nous que nous poussions au-dehors mais qui ne constituait pas grand chose, ne comptait pas en l’univers, pas plus qu’une feuille, une brindille ; ce que confirmaient ceux d’entre nous qui, poussés par la guerre, la faim, la folie parfois, prenaient route et baluchon, marchaient, s’éloignaient sur la route vers les bois, y disparaissaient au moment où elle, cette route, s’enfonçait dans une brèche qui avait été ouverte là jadis, forcée, poussée entre les masses noires des arbres ; ce que confirmaient ceux d’entre nous qui avaient couru le monde et reve- naient fourbus, changés, amaigris, les yeux plus clairs, comme rabotés par on ne savait quoi, la pluie peut-être, le vent, les caresses de l’horizon ; ce que confirmaient ceux qui revenaient, tous en fait (ceux dont nous n’avions nulle nouvelle, nous savions bien qu’ils étaient morts ailleurs puisque la vallée, le village, nous, étions un aimant puissant, un gouffre vers lequel retombaient tous ceux qui avaient tenté de s’en échapper, quoi qu’ils fassent, où qu’ils aillent), et que nous regardions venir de loin, sortir de la forêt, bien des années après les avoir vu s’y enfoncer ; sortir de la forêt et s’approcher du pas lourd de fatigue de celui qui rentre au bercail, qui reconnaît chaque champ, chaque pierre, chaque fleur tendue tout le long des fossés, qui a encore dedans sa tête les images d’ailleurs et qui les voit lentement glisser vers l’arrière-plan au moment même où la vallée reprend ses droits et puis sa place ; que nous regardions venir de loin, émerger d’ailleurs comme d’un autre temps, avancer vers nous qui peu à peu, prévenus tous par la rumeur, le chuchotement, avions eu loisir de nous regrouper à l’entrée du village, avions eu le temps de prévenir chacun, avions eu le temps d’essayer de deviner qui revenait, avions eu le temps de dresser table dans la maison commune qui accueillerait le fils prodigue, avions eu le temps d’en dire mal pis que pendre, et malgré cela, malgré qu’il reste en nous cette haine, cette méfiance de ceux qui étaient allés voir ailleurs ; malgré cela, finissions par l’accueillir comme il se devait, comme l’exigeaient les règles d’ici, les femmes de sa famille n’y tenant plus soudain et le re- connaissant enfin, se mettant à courir vers lui aussitôt qu’un visage devenait certain, certifiait que nous avions bien subodoré l’identité du revenant ; les en- fants les suivant, quand enfants il y avait ; les vieux restant derrière à trépigner, n’en pouvant plus de ne pas pouvoir courir, et se tordant les mains, et les moustaches…

Daniel Bourrion

en ce soir

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814502628/en-ce-soir

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour ceux qui revenaient

  1. zakane dit :

    lecture douce et forte
    écriture d’haleine fraĉhe

  2. zakane dit :

    « haleine fraîche »
    il fallait lire

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