Gestes qui ont peu changé quand tout le reste autour (fragment)

pour BrigetounTout à l’heure j’ai attrapé une de ces assiettes en carton dont je me sers pour mélanger un peu de peinture, ces assiettes qu’on utilise pour pique-niquer et que j’étale devant moi comme palettes (qui se sert encore aujourd’hui de ces palettes avec trou pour y glisser le pouce en tenant les pinceaux, chaque couleur se succédant sur la courbe pour venir se mêler vers le centre ?). Coquilles sales et entassées au pied du mur à se courber pour venir y touiller, balancer sur le côté une qui colle encore d’un mélange précédent, en ramener vers soi une sèche, relever la tête vers le tableau au mur pour juger de la nuance qu’il faudrait. Retourner à la couleur. Après, se déplier, un pas derecul pour voir encore et le pinceau chargé qu’on épuise sur la toile. Qu’on recharge en avançant le bras par terre encore. La bouteille d’essence qu’on attrape, à touiller encore. Quelque chose qui nous échappe dans cette façon qu’on a, cet inconfort consenti (ça n’aurait rien coûté de poser là deux tréteaux avec planche pour travailler à hauteur, et certains aiment aussi une plaque lisse où poser la peinture directement que l’on nettoie ensuite). Mais continuer comme ça à mettre parfois le pied dedans quand on avance le bras, continuer à se baisser sur ses outils, à se courber sur ses mélanges comme sur une vieille alchimie. Le bord ourlé des assiettes et les ondulations à rappeler les coquilles de plage utilisées il y a 100 000 ans pour recueillir les ocres. Eux se levaient-ils pour tenir dans le creux de la paume la couleur à mettre et juger d’un seul regard les volumes de la paroi où y appuyer une représentation ? Ou bien encore trop habitués à la position couchée ? Et comment encore le dépli du bras vers les voûtes, l’étirement du cou pour souffler la terre mêlée de salive ?… Ce recul forcément, poser l’épaule contre la paroi ou assis au sol ramener ses genoux vers soi en levant la tête sur la magie et le mystère ? Quest-ce qu’alors ils apercevaient au bout d’eux-mêmes ? Parfois d’autres font des gestes derrière les gestes que l’on fait. On a raison de nous dire : une activité parfaitement anachronique. Dans l’atelier comme dans une caverne à continuer ces gestes que d’autres ont inventés. Comme pour relier ou relayer. Ou parce qu’on n’échappe pas à ce de quoi on est l’actualité.

Jérémy Liron

Autoportrait en visiteur

L’Atelier contemporain

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour Gestes qui ont peu changé quand tout le reste autour (fragment)

  1. micheline dit :

    Et ce mot peinturlurer qui me vient!

  2. pascale dit :

    Fascinante grotte Chauvet, comme  » les mains négatives » de Marguerite Duras. Donne très envie de découvrir ce texte de J.Liron.

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