Métro

Sans titreScénographie du métro. Comme tout dispositif technique, le métro conditionne une nouvelle optique, oriente une certaine façon de voir : horizontale, enserrée des deux bandes du sol et du plafond bas, rectangle de la vitre de la rame, qui découpe, prélève un pan de réel brut. Soit que le cinéma en s’en emparant l’ait contaminé de son aura de fiction, soit que le lieu en lui-même ait déjà en propre fonction de déclencheur – au sens photographique du terme – la géographie souterraine du métro, l’espace autre qu’il constitue, recharge le quotidien en micro-événements, en amorces de récits, en scènes prises sur le vif. Les wagons à la file demeurent à quai, on ne sait pourquoi, quand soudain passent en courant trois hommes que poursuivent les policiers, dans la géométrie de mauvais carrelage de la station vide – mouvement saisi dans le cadre de l’écran vitré, travelling, les fuyards s’enfoncent dans le noir dissolvant du tunnel ; les chasseurs s’arrêtent, essoufflés, sortent le talkie-walkie, se font des signes, propagent sur toutes les ondes du réseau que des inconscients, profanateurs, ont risqué le passage sous terre pour éviter l’amende. Autre course, à valeur rituelle : celle de l’usager qui, au sortir de l’escalator, voit au loin la rame prête à partir, toutes portes encore ouvertes ; il faudrait dire ce flux qui tout à coup accélère, les gens comme gagnés d’un subit esprit de compétition entre eux, un retour du jeu enfantin – le premier arrivé a gagné –, comme si en descendant sous la surface on exhumait, du même geste, ce que l’esprit conserve de restes actifs des années mortes. Tout ce que l’enfance revêt de futile, d’humain et de violent remonte dans la course désordonnée que se donne la foule élancée vers son but, l’ouverture en voie de se fermer, l’imminence de l’échec, son frisson, et le sourire satisfait, vaguement honteux de celui qui s’est glissé in extremis avant le départ. On a couru, on a sué dans son costume, ses atours officiels, on a laissé apparaître sous le déguisement social les mouvements improvisés que ne retenait plus aucun contrôle. On est fier et mortifié à la fois. De tous les espaces contemporains étiquetés « non-lieux » le métro est celui qui, davantage que les terrains vagues et leur poésie de décharge, les immeubles abandonnés que l’on squatte et les friches industrielles, infiniment plus que les centres commerciaux et les galeries marchandes, scelle le pacte du fonctionnalisme et du sacré, vulgarité des grands ensembles et mythologie nouvelle, qui ne donne jamais qu’une forme neuve à de vieux instincts, tente une réponse – imparfaite mais nécessaire – à d’ancestrales questions.

Simon Stawski

Le train & l’envers du cadastre

revue nerval.fr

http://nerval.fr/spip.php?article117#

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Métro

  1. Lelius dit :

    Pourrais-je désormais prendre encore le métro regard seulement tourné sur mes rêves et mes pensées ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s