la honte

Sans titreJe ne connais pas Barbara Ehrenreich ; j’aime sa façon d’observer nettement et avec douceur, sans mépris, sans complaisance non plus ; j’aimerais la connaître.

Traduction rapide et résumée. À une émission de radio à Minneapolis la semaine dernière, elle écoutait les auditeurs raconter leurs histoires : une recherche de travail de huit mois qui débouche sur un boulot payé la moitié du salaire précédent, une recherche de dix-huit mois suivie d’une dépression sévère, etc. Son hôte — elle dit : «l’aimable Jack Rice» — note que ces histoires sont racontées à la troisième personne, comme si elles étaient arrivées à quelqu’un d’autre. Et même que certains refusaient de raconter : la honte d’avoir été licencié était trop forte.

Cette honte omniprésente. Pèse lourdement sur tout le paysage économique (economic landscape, curieuse expression ; comme si la réalité et sa représentation ne faisaient qu’un ; non, comme si la représentation était une puissance économique plus forte encore que les salaires, les emplois, les produits et services, les marchés…). En anglais, shame, honte, est à la fois un verbe et un nom. Presque personne n’arrive à la honte de son propre mouvement, remarque-t-elle, il y a donc des honteurs et des hontés («there are shamers and shamees»).

En fait, il paraît plus sage d’envisager la honte comme une relation de domination dans laquelle la moquerie des dominants est intériorisée, incorporée par les dominés — plutôt que comme un sentiment. La honte (faire honte) est un moyen de contrôle social plus efficace que la force. Elle se souvient d’une jeune femme blanche qui professait un grand enthousiasme pour les projets de démantèlement de la Sécurité sociale (Barbara Ehrenreich reprend sans guillemets le vocabulaire des barbares, reform, elle dit : «draconian forms of welfare reform») — elle ajoute : cette jeune femme oubliant qu’elle avait été élevée par une mère célibataire « beloved and plucky», aimée et courageuse. Honte profondément intériorisée.

Le truc ultime, c’est de rendre les gens honteux des injures qu’on leur inflige. Dans de très nombreuses cultures, remarque-t-elle, on parvient à faire des violées d’immariables parias. Ce qui met sur le même plan le Pakistan — «un de nos “alliés” les plus embarrassants» — et les États-Unis.

La théologie calviniste en peu de mots, et crus : pas de travail ? pas d’argent ? go to hell — («allez en enfer !» Ou : allez vous faire foutre ! »).

Laurent Grisel

journal de la crise de 2006, 2007, 2008, d’avant et d’après

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771192

publie.net

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour la honte

  1. Rendre la honte plus honteuse…

  2. brigetoun dit :

    ou rendre honteux ceux qui font honte (le tenter)

  3. Ping : Blogs suivis | Pearltrees

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