À Anna

Sans titreChawton

août 1814

Jeudi. Nous avons terminé notre lecture hier soir, après avoir pris le thé à la Grande Maison. Le dernier chapitre ne nous plait pas tellement ; nous ne sommes pas parfaitement convaincues par l’usage de la forme théâtrale ; peut-être est-ce dû au fait que nous avons lu de nombreuses pièces de ce type ces derniers temps. Nous pensons également que tu ferais mieux de ne pas quitter l’Angleterre. Laisse les Portman partir en Irlande, mais puisque tu ne connais rien aux usages qui y ont cours, il serait préférable que tu les y accompagnes pas. Tu prendrais le risque de donner une image faussée de ce pays. Cantonne-toi à Bath et aux Forester. Là, tu es en terrain connu. Ta tante Cassandra n’aime pas les romans décousus, & elle craint fort que cela finisse par être le cas du tien. Elle redoute que l’on passe trop souvent d’un groupe de personnages à un autre, & que certaines situations induisent des conséquences qui, en fin de compte, ne mèneront à rien. Si cela devait être effectivement le cas, pour ma part, j’y objecterais moins. J’accorde à l’écrivain bien plus de latitude qu’elle & je pense que le caractère & l’esprit comblent la plupart des lacunes d’un récit un peu flottant – et en général le public ne les remarque guère. Que cela te réconforte. J’aurais souhaité en savoir plus sur Devereux Forester. Je n’ai pas l’impression de le connaître suffisamment bien. Mais je pense pouvoir affirmer que tu redoutais de t’attaquer à lui. J’aime ton portrait de Lord Clanmurray, et ta description du plaisir ressenti par les deux jeunes filles pauvres est excellente. Je n’ai pas encore analysé la conversation sérieuse entre St-Julian et Cecilia, mais je l’ai extrêmement appréciée ; ce qu’il dit de la folie des femmes raisonnables, en particulier à propos des sorties de leurs filles, vaut son pesant d’or. Je ne trouve pas que ta langue faiblisse. Je t’en prie, continue.

Ta très affectueuse

J. Austen

.. Ces pièces de lin irlandais t’appartiennent. Elles étaient restées dans ma trousse de couture depuis ta venue & je pense qu’elles seraient tout aussi bien chez leur véritable propriétaire.

Jane Austen

Du fond de mon coeur

lettres à ses nièces

traduction Marie Dupin

Finitude

NB – Anna Austen, fille de James, l’un des frères de Cassandra et Jane Austen, avait alors 21 ans et avait entrepris d’écrire un roman (qu’elle négligera après son mariage et la naissance de ses enfants). Les Portman et les Forester font partie des personnages de ce roman.

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour À Anna

  1. Merci de rappeler l’œuvre de Jane Austen qui est si riche de nature humaine et tellement plus forte que la catégorie « roman » où on l’a cantonnée ne le laisse supposer.

  2. arlette dit :

    Quel bonheur cette écriture !! avant de regarder (et m’en doutant) la signature , me sentais en pays familier

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