Le Havre

Sans titreLe maire, je le reconnais. A ses côtés trois ou quatre élus, je suppose, et puis, un peu à l’écart, un type en complet noir, très chic avec sa chemise blanche col cassé immaculé, façon années 1920. J’observe sa grosse tête ronde, sa courte frange châtain, ses yeux d’or mobiles et perçants.

Walser. Robert Walser, au Havre. Aucun doute ne m’est permis. C’est bien Walser, là, tiré à quatre épingles – ses épaules robustes, son front têtu, son regard non pas cruel, mais prêt à tuer ou pardonner, selon son humeur.

Le colloque s’achève. Quelques audacieux – audacieuses – s’approchent, vite rebutés par la mine revêche du maître, et j’en profite pour accoster le maire esseulé.

– Bonsoir, mon cher Basile, je lance d’un ton confiant, lui tendant la main.

Évidemment, mes habits détrempés ne plaident pas en ma faveur. Basile me renvoie un sourire mi-figue, mi-raisin, sans sortir l’une ou l’autre de ses mains glissées sous son fauteuil. Alors je me tourne vers Robert.

– Je m’appelle Bruno Krebs, ni plus ni moins, je claironne. Je suis écrivain, j’ai publié dix livres. Et vous êtes mon maître, car j’ai lu tout de vous, absolument tout, et en bien des circonstances, et pas toujours très reluisantes, croyez-moi sur parole. Ah, si vous saviez quel bonheur pour moi, de vous retrouver ainsi, bien habillé, bien nourri, et manifestement béni enfin, un peu, par la fortune !

Robert me sourit. Son faciès lunaire s’illumine et me balance un sourire si énorme, c’est comme un soleil qui explose, un soleil en pleine nuit, un paysage nocturne incendié, mais bienfaisant, empli d’une bonté sans limite.

Comme s’il me mettait au défi de le faire exploser d’un rire qui ferait exploser le monde, et nous unirait tous deux dans une explosive accolade.

Alors j’ajoute : 


– Le Havre, si vous saviez, mon bon Robert, comme Le Havre a changé ! Venez avec moi, je vous montrerai les manèges, les chevaux de bois et les librairies, et la beauté du ciel, et les grands navires qui passent, sous l’horizon vert et rose !

Bruno Krebs

Le Havre

dans revue nerval.fr

http://nerval.fr/spip.php?article166

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Le Havre

  1. La confusion des personnages peut ne pas être que littéraire…

  2. arlette dit :

    Une certaine innocence…

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