Leurs pères

Sans titreEt ton père, Kurt, tu te rappelles ton père ? Non plus, hein, tu es pareil à moi, tu ne réussis pas à t’en souvenir, nous avons vécu tous deux écrasés par son absence et décervelés par la négation de son existence, comme dans les familles franquistes d’Espagne où paraît-il, en cachette des fils effarés, on découpait sur les photos, à la fin des années trente, le visage des oncles et des pères républicains et où l’on s’acharnait, au milieu des prières et de l’eau bénite et des châles noirs puant la sacristie, puant les corps mal lavés de religieuses, où l’on s’acharnait à inventer, pour eux, les rejetons émasculés, un monde sans oncles et sans pères, où seuls respiraient ou clopinaient militaires, épiciers et curés, et tous deux nous sommes rentrés à l’intérieur d’un brouillard comparable, c’était dix ans plus tard, après la défaite de l’Allemagne éternelle, nous avons eu droit à la même lobotomie sournoise, voilà qu’en Germanie chacun dirigeait les ciseaux sur sa propre photographie, dirigeait la pointe vorace des cisailles sur sa propre physionomie, dans les cités ravagées voletait le cliquetis de ces auto-censures et de ces auto-mutilations, notre enfance était bercée par le caquetage des machines à coudre les cicatrices, et l’on entendait les hitlériens sanguins et consanguins extirper de leur code génétique et de leur mémoire et de leur chair intime, amollie déjà par la sociale-démocratie et la bière, toute trace d’une possible compromission avec le passé compromettant, et soudain les oncles en uniforme de la Wehrmacht nièrent avoir connu un quelconque élan d’enthousiasme pour quelque Führer que c’eût été et nièrent les engelures qui chaque hiver leur faisaient éclater les doigts sur le front de Biélorussie ou d’Ukraine….

Antoine Volodine

Lisbonne dernière marge

Les éditions de Minuit

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Leurs pères

  1. Aunryz dit :

    Hier même, j’évoquais à ma mère
    (87 ans Lorraine qui a eu des médailles de 100 m frappées de la croix nazie à 15 ans)
    au téléphone,
    à elle qui a perdu son frère sur le front Russe
    cette Espagne dont elle semblait ne rien savoir et dont chacun des faits que je lui racontais lui semblaient incroyables (le putch de Franco, les brigades internationales, les bombardements allemands – elle qui n’a connu que ceux des … « alliés »)
    Seule la lecture de textes tels que ceux évoqués ici
    peut rompre le coma dans lequel les info télévisées
    tiennent les déconnectés de leur passé.

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