Que Dieu nous aide !

DSC01336La Valette

Les fleurs sont pour les sans nom, ceux dont on ne sait qui ils étaient, comment ils se nommaient, dont on ne saisit pas bien, non plus, combien ils furent. «Non-identifié» c’est ce qui est écrit sur les bouquets de glaïeuls, de tulipes, de marguerites.

La solitude des morts dans une tragédie qu’on ne voit pas, qui s’est passée au loin, qu’on ne peut concevoir qu’à travers des chiffres tonitruants, qui resteront cependant chiffres froids faute d’incarnation, et par ce dernier hommage improvisé dans la morgue de l’hôpital civil de La Valette… Le directeur, un homme au coeur bon, Ivan Fazon, a lancé un appel public à la télévision et sur les réseaux sociaux pour éviter l’humiliante indifférence. «Les familles de ces personnes ne savent pas que leurs bienaimés ont cessé de vivre, peut-être ne le sauront-elles jamais. Je demande qu’aujourd’hui on vienne déposer des fleurs pour honorer leur souvenir.»

Il y a eu dix-sept réponses, provenant en grande partie de l’hôpital, le plus grand bouquet est celui du Ministère de la culture, le plus petit celui d’une dame qui pleurait en rentrant chez elle, dans le palais voisin. Sur chaque enveloppe de cellophane la dédicace est comme une sentence….

Le peu qui reste de ces vies perdues est gravé sur la peau. Trois victimes ont écrit sur la paume de leur main le nom d’un village voisin de Lagos, la capitale du Nigéria. Deux autres portent une inscription en anglais «que Dieu nous aide !» qui laisse penser qu’ils étaient chrétiens. L’eau n’a restitué qu’une pièce d’identité du Bangladesh, un carnet qui semble être un journal écrit dans une langue inconnue….

Les manoeuvres pour débarquer les corps des victimes semblent ne jamais devoir finir. Sur le pont du Bruno Gregoretti ce sont 24 cadavres cousus dans des sacs noirs, et, en face d’eux, près de la passerelle de débarquement, leurs compagnons de voyage, assis ou couchés, survivants qui ont dû assister, silencieux et l’air perdu, à toute la procédure, dissimulée à leur regard seulement par une rambarde négligeable. D’abord l’insertion des cadavres dans des body-bags blancs. Puis l’installation dans des cercueils de zinc. En trois fois, parce que la police maltaise ne dispose que de peu de voitures funéraires, comme de peu de place, et chaque trajet vers l’hôpital dure au moins 45 minutes.

«Ce ne fut un voyage facile pour personne.» Le lieutenant de vaisseau Gianluigi Bove cherche à exprimer ses sensations…… «Quand nous les avons portés à bord, ils étaient abrutis, épuisés, même s’ils se rendaient compte de ce qui s’était passé. Pendant une heure il y a eu un certain soulagement. Puis ils ont compris qu’ils étaient les seuls survivants et, depuis lors, ils sont ainsi. Muets, inertes, seulement tristes.» Les silences, les phrases non dites du commandant Bove laissent deviner la difficulté de la tâche…. «Nous étions au sud de Lampedusa. Nous sommes arrivés vers six heures. Nous avons hissé à bord deux personnes vivantes. Moi et mes hommes nous pensons surtout à ceux que nous n’avons pu aider. C’est normal, c’est humain, mais cela fait mal.»

Malte est une étappe. L’arrêt pour déposer les morts, et que continue le voyage des vivants, presque tous pris en charge par le cargo portugais, vers Catane. Ils sont les témoins, les seuls capables de raconter, les seuls qui retrouveront leur identité, ceux qui seront appelés à parler pour ceux qui ne sont plus, qui resteront ici, «non-identifiés», sans nom….

Marco Imarisio

Corriere della Sera – 21 avril 2015

«traduction» Brigitte Célérier

photo AP/Lino Azzopardi

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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5 commentaires pour Que Dieu nous aide !

  1. arlette dit :

    Récit d’un autre temps lointain…mais non ! juste là, aujourd’hui chez nous
    « Que Dieu nous aide « 

  2. EmmanuelleT dit :

    Dire que Malte a été si longtemps l’objet de la lutte entre l’Empire turc, musulman, et l’Occident chrétien. Ils se retrouvent ici dos à dos.

  3. brigetoun dit :

    c’est surtout la Méditerranée, on se bat mais on ne se laisse pas lourer (sauf quand on se tue) – un peu familial

  4. @brigetoun : « lourer » ? Traduction !

  5. brigetoun dit :

    alors là ! qu’est ce que j’ai voulu écrire, sans doute avec une faute que la machine a corrigé à sa façon ?
    sais pas.. l’idée était : se battre mais ne pas se laisser noyer – d’où vient lourer ? mystère

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