livre – rêve de pierre

Sans titreJ’aime l’idée qu’on puisse définir un livre comme un rêve de pierre (l’expression est de Baudelaire) : «rêve» par la liberté qu’il exige, l’inconnu, l’audace, le risque, le fantasme, «de pierre» par sa consistance, ferme, solide, minérale, qui s’obtient à force de travail, le travail inlassable sur la langue, les mots, la grammaire. Quand on a trop le nez dans le manuscrit, l’oeil dans le cambouis des phrases, on perd parfois de vue la ligne du livre. Or, j’aime me représenter le livre comme une ligne. J’aime cette abstraction, où la littérature rejoint la musique, et où la ligne du livre ondule, monte, descend, au gré de pures questions de rythme. Il y a parfois une contradiction entre le désir que j’ai d’écrire des phrases qui peuvent durer, qui sont proches de l’aphorisme et la nécessité que de telles phrases n’arrêtent pas la lecture, ne la freinent même pas. Il faut que ces phrases se fondent dans le cours du roman, sans nuire à sa fluidité, qu’elles s’enfouissent dans le texte, presque camouflées, de façon qu’elles brillent sans trop attirer l’attention. Quand, à la fin d’une scène paroxystique, le livre monte très haut et atteint un sommet, comment poursuivre la narration, comment redescendre sans faire chuter l’attention du lecteur ? La ligne du livre doit-elle toujours être crescendo de la première à la dernière ligne ? Non, on peut ménager des accélérations à l’intérieur même des parties, on peut jouer avec les ruptures de rythme, on peut faire résonner la dernière phrase d’un paragraphe. Toutes ces choses se calculent, se dosent et se mesurent. Ce sont des questions techniques, c’est affaire de métier. Un livre doit apparaître comme une évidence au lecteur, et non comme quelque chose de prémédité ou de construit. Mais cette évidence, l’écrivain, lui, doit la construire.

Il y a toujours en jeu, je crois, dans l’écriture, ces deux notions apparemment inconciliables : l’urgence et la patience.

Jean-Philippe Toussaint

L’urgence et la patience

Les Editions de minuit

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour livre – rêve de pierre

  1. C’est une théorie de l’écriture… Il y en a d’autres…

    • brigetoun dit :

      bien sûr – ceci dit j’aime bien tout ce qui suit, qui ne permettait pas d’être sectionné sur l’urgence et la patience – et dans le développement il recense une bonne partie des théories ou pratiques de l’écriture

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