à propos de Rivarol

iv_Fotor_CollageC’est la manière de présenter son discours qui reste son plus fort argument. On y sent tout le charme d’un peuple au sommet de cet art de dire et de penser qui le caractérise. C’est la netteté géométrique (sujet, verbe, complément) de ses lignes et sa musicalité si unique qui rendent cette langue aussi charmante. Il est bien vrai qu’elle est différente de toutes ces langues qui pratiquent à outrance l’inversion – un mot qui sonne dans la bouche de Rivarol comme une perversion -, cette inversion qui rend impossible la compréhension de la phrase tant qu’on n’a pas entendu le dernier mot. Le français va droit au but. C’est «cet accord parfait entre l’élite et le peuple» qui permet à la langue française de pacifier l’espace où elle se déploie. A parler français, croit Rivarol, on se civilise. Pardonnons-lui, car il ne pouvait prévoir ce qui allait se passer à peine six ans plus tard, ne vivant pas dans le sous-sol de la vie, là où l’on n’a plus de pain et où les enfants doivent aider leur famille à garder la tête hors de l’eau en prenant la rue à la recherche de petits emplois. La révolution de 1789 apportera un virulent démenti à Rivarol sur cet «accord parfait entre l’élite et le peuple». Pourtant, il avait lu la monumentale Histoire des deux Indes de l’abbé Raynal, où ce dernier montrait du doigt le commerce infâme de l’esclavage.

On m’apporte la soupe du jour (crème de carottes) et une lasagne chaude. Sous l’influence de la Révolution, je change l’ordre des choses en mangeant la lasagne avant la soupe. C’est l’heure de me rendre à l’Institut français pour ma conférence, qui sera en fait une conversation avec Jean-Luc Di Paola-Galloni, sur le thème de la littérature et du cinéma. On parlera bien sûr de francophonie, une expression qu’ignorait Rivarol et qui est une version plus réaliste de son grand rêve d’universalité. C’est mieux que rien. Je me demande ce que dirait Rivarol s’il apprenait que c’est l’Afrique, qui n’avait à ses yeux aucune existence propre, qui pourrait bien sauver le français. Et qu’un natif de Saint-Domingue, ce terrifiant camp de travail où l’on a parqué pendant plus de trois cents ans des millions d’Africains, siège aujourd’hui sous la Coupole, au fauteuil de Montesquieu, le même qui a écrit dans De l’esprit des lois un commentaire d’une ironie mordante sur «l’esclavage des Nègres». J’ai l’impression que Rivarol accorderait sa faveur à cette situation : tout bien pensé, il ne fut rien d’autre qu’un amoureux fou de la langue française, et ceux qui aiment ont toujours raison.

Dany Laferrière

notes sur un discours

préface à

De l’universalité de la langue française

de Rivarol

Garnier-Flammarion

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour à propos de Rivarol

  1. jeandler dit :

    Rivarol, d’origine italienne par son père, né en 1753 et mort à Berlin en 1801.
     » Une figure aimable, une tournure élégante, un port de tête assuré, soutenu d’une facilité rare d’élocution, d’une originalité fine et d’une urbanité piquante, lui valurent la faveur des salons…  »
    Sainte-Beuve dans ses Causeries du lundi.
    « Ceux qui aiment ont toujours raison  » et raison de le dire.

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