Le yack

yack– Non, c’est le yack qui est en train de mourir. Il faut que j’aille au zoopark, à cause de lui. Le yack est vieux et malade. Le vétérinaire est venu, il a dit qu’il en avait encore pour un jour ou deux. C’est la dernière nuit du yack. Ça arrive dans un zoo. Les barreaux protègent, mais ils n’empêchent pas la mort de passer.

Freek marque une pause. En face de Yasar, qui est amical avec lui, il n’a pas trop de problèmes d’expression. C’est même tout le contraire : il semble ne pas pouvoir se retenir de parler. Il trempe ses lèvres dans la caféine encore chaude, puis il renoue le fil de son discours.

Les bêtes sont tristes derrière les grilles, dit-il. Et la tristesse, ça fatigue beaucoup. Elles sont à l’abri, elles sont protégées, mais elles vieillissent aussi vite que si elles étaient en liberté, exposées à tous les dangers. Le yack s’est mis à vieillir. Il s’est mis à sentir très mauvais. Les bêtes s’inquiètent à côté de lui, elles reniflent son odeur de mort. Le vétérinaire arrive. Il dit que le yack n’en a plus que pour un jour ou deux. Il dit ça devant le yack comme si le yack était sourd. Il sort une seringue, il lui fait des piqures inutiles contre la vieillesse et contre la mort. Puis il repart. C’est la nuit. Les odeurs se répandent. Dans leurs cages, les bêtes respirent les odeurs. Ça leur fait peur. Il faut que j’aille là-bas et que je les console. La nuit, pas une bête ne dort dans le zoopark. Elles ont besoin que l’on soit à côté d’elles. Mes paroles les rassurent. Le yack aussi a besoin qu’on reste à côté de lui et qu’on l’aide à passer la nuit en lui parlant. Il faut que je parle au yack s’il est en train de se débattre contre la mort, ou même si déjà il ne respire plus.

Antoine Volodine

Bardo or not bardo

Editions du Seuil

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour Le yack

  1. arlette dit :

    Beau et tendre … avais commencé par ce billet avant Paumée Suis en accord complet Merci

  2. micheline dit :

    l’inexorable finitude

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