A Jacques Dubourg

Sans titreBormes les pins, 7 juin 1952

Bon le travail ça va à peu près malgré les deux ogres de ce pays merveilleux, Cézanne et Bonnard, dans les pattes à chaque virage. Rien à faire ils en ont mangé et pour plusieurs générations avec des appétits de dieux grecs. A part cela les contrastes sont toujours aussi violents et frappent la lumière avec cette violence à l’état pur qu’ils n’ont pas soupçonnée ni l’un ni l’autre. Je n’en ferai peut-être rien.

Je pense souvent à vous, à votre vie, votre goût et l’oeil que vous jetez sur la peinture instinctivement. Tout compte fait, je crois que nous ferons tous les deux un parcours peu banal dans cette drôle d’existence si les choses se mettent un temps soit peu à tourner. Et j’avoue que cela me donne vraiment du courage : votre rythme lent à mon égard, je veux dire, cela prend figure de nécessité dont je ne pense plus pouvoir me passer.

J’écris dans le jardin des oliviers embaumé de romarin mais les rats sont là tout proches. – deux cactus disparates et je ne rêve pas du tout. A bientôt Dubourg, si un événement heureux ou malheureux vous guette à mon sujet dites le moi.

Le Lavandou, juin 1952

Evidemment c’est une grande leçon que donne cette lumière grecque où seuls la pierre ou le marbre résistent en radiation. La couleur est littéralement dévorée, il faut se retirer dans l’ombre des voiles, se cramponner à chaque plan à peine perceptible si l’on ne veut pas finir en fresque de Pompeï en platitude.

je rapporterai une bonne quantité d’études, mais pas de tableau dans le sens où je l’entends, des tableaux à faire oui chez moi à Paris. Il me faut du recul, tous les reculs, celui de mon atelier, celui des rideaux à Matisse ouverts, fermés à chaque instant et le calme. Ceci dit je consomme de la couleur en quantité et il se peut quand même que sur une centaine d’études, il y en a qui frapperont dans le mille, mais je n’en sais rien maintenant.

A part cela, vous êtes gentil de me proposer des soldes de compte que vous ne me devez plus et moi si cela est possible, je voudrais avoir et je l’ai, la grossièreté de vous demander encore de l’argent à couvrir en tableaux à Paris, parce que la vie est trop chère ici et je consomme trop tout en étant très prudent, autant que cela m’est possible avec la couleur. Envoyez moi cent mille francs si vous n’êtes pas débordé, parce que ce serait idiot de stopper avant la fin du mois…

Nicolas de Staël

Lecture «Staël à l’état pur»

à Grignan, le 4 juillet 2008

mise en lecture et adaptation Bruno Abraham-Kremer

Photo provenant de http://artyparade.com/focus-on/60

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour A Jacques Dubourg

  1. Arlette dit :

    Il « consomme « la couleur et se consume en recherches sans fin
    Merci pour cette correspondance

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