Bobby dans la Vienne de l’entre deux guerres

Il était allé plusieurs fois au Prater, mais cet endroit l’avait rendu particulièrement triste. Pendant un moment, il avait beaucoup fréquenté les musées, c’était là que la solitude était le plus supportable. Au cinéma, elle n’était pas gênante non plus ; le seul inconvénient, c’est qu’il ne comprenait pas grand-chose à ce que disaient les gens sur l’écran. Les films américains étaient une denrée rare. Parfois, des femmes se retournaient sur son passage, au café où dans la rue. Mais le jour où il en aborda une, il apparût qu’elle ne comprenait pas un mot d’anglais, quant à lui il parlait un allemand très médiocre. Cela le découragea. D’ailleurs, on ne savais jamais s’il ne s’agissait pas en fait de femmes vénales.

Notre Bobby va donc de par les rues de cette ville étrangère. Pense-t-il à Milwaukee ? Ou à l’université ? A une fille, à une maison, un chemin, ou simplement à un mot prononcé un jour par une fille, un camarade ou sa mère ?… C’est donc ça, rouler sa bosse «de par le monde» ; à vrai dire, on n’avait pas imaginé les choses tout à fait comme ça. Surtout on n’avait pas pensé que l’on ferait soi-même l’expérience de ce sentiment trivial appelé «mal du pays»…

Quand tu rentreras chez toi, Bobby Talbot – mais cet entresol chez le pharmacien Böschel est-il un «chez toi» ? -, quand tu auras ouvert la porte et accroché ton manteau dans le vestibule, quand tu sentiras à nouveau l’odeur de renfermé de l’appartement, et que les trilles de l’infatigable maîtresse de maison frapperont tes oreilles : que feras-tu quand tu seras assis seul à ta table de travail en face de la photographie de ta petite amie dont tu n’auras toujours pas reçu de lettre aujourd’hui et qui t’a sans doute déjà oublié ? Tu resteras sans bouger pendant quelques minutes, ton front têtu appuyé sur tes mains. Puis tu écriras. Tu essaieras d’écrire un poème. Peut-être réussiras-tu. Il est possible que tu sois vraiment un poète. Mais il est possible aussi que tu n’écrives que des bêtises.

Quel souvenir auras-tu de cette époque, plus tard ? Ne la vois pas tout en rose – avoue le : c’est une période difficile ! Mais n’oublie jamais, je t’en prie, que cette morosité de la solitude et de la jeunesse – que cette mélancolie de l’ambition inassouvie et de l’amour insatisfait recèle secrètement toutes les jouissances, tout l’orgueil, tout le déraisonnable et donc très doux triomphe de la jeunesse.

Klaus Mann

Speed

traduction par Dominique Miermont

Livre de poche – biblio

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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