Ce qu’on fait des langues

Sans titre-… C’est donc le français, comme langage politique, qui est en défaillance chez nous et cela dure, dans notre classe dirigeante, depuis plus de trente ans ! Tous ces petits mandarins qui se regardent, à tout propos, dans le miroir de Paris et des politiciens français. Sauf que ces derniers, plus roués, eux, usent d’un langage apparemment modeste : ils se considèrent comme des «élus» et ils le sont, malgré tout ! Ici, hélas, Najia, vous voyez quelquefois le leader – ancien maquisard ou condamné à mort, ou héros authentique (trois mois ou trois années de bravoure dans sa jeunesse) -, s’installer ensuite, pendant des décennies, dans ce soufflé verbal, c’est une dégénérescence pareille, je crois, à celle des maisons, si belles autrefois, de ma pauvre Casbah !

Najia m’avait écouté, attentive. Elle se leva, se remit à argumenter avec patience, et son entêtement me surprit :

– Mais les autres, de l’autre côté, les fanatiques, as-tu senti leur fureur verbale, la haine de leurs vociférations ? Leur langue arabe, moi qui ai étudié l’arabe littéraire, celui de la poésie, celui de la Nahda et des romans contemporains, moi qui parle plusieurs dialectes des pays du Moyen-Orient où j’ai séjourné, je ne reconnais pas cet arabe d’ici. C’est une langue convulsive, dérangée, et qui me semble déviée ! Ce parler n’a rien à voir avec la langue de ma grand-mère, avec ses mots tendres, ni avec l’amour chanté de Hasni El Blaoui, le chanteur vedette d’autrefois, à Oran. La langue de nos femmes est une langue d’amour et de vivacité quand elles soupirent, et même quand elles prient : c’est une langue pour les chants, avec des mots à double sens, dans l’ironie et la demi-amertume. – Elle me sourit alors si près, son visage contre le mien, pour me dire, à mi-voix : Et tu le sais bien, ya habibi, il y a cet arabe pour la sexualité, presque pudique, restant au bord, allusif, mais si prometteur…

Assia Djebar

La disparition de la langue française

Albin Michel

Le livre de poche

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Ce qu’on fait des langues

  1. Bel extrait, hélas d’actualité.

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