Le Grand Vivant

Sans titrePour le Grand Vivant, tout est rencontre, tout est interaction, tout est l’occasion d’une possible transformation. Aussi François fait-il montre d’un respect foncier envers les vivants. On connait les fameuses scènes où il prêche aux oiseaux, où, touché par son accueil, le terrible loup de Gubbio lui tend la patte. On sait par ailleurs qu’à Greccio il se penche sur les petits du frère rouge-gorge, qu’à Sienne il bâtit des nids pour les tourterelles, que sur la route il s’arrête pour déplacer le ver de terre qui risque d’être piétiné. Les humbles bêtes lui tiennent naturellement compagnie, comme ce lièvre sur l’île du lac de Trasimène, ou ces moutons qui font cercle autour de lui dans la campagne toscane. Pour que ces êtres farouches entrent en toute confiance dans son intimité, l’empathie lui est nécessaire mais insuffisante. Il lui faut demeure lui-même humble et dépouillé, au point de devenir un «rien bienveillant», ou alors un «vide vivifiant», un peu à l’image du Créateur qui s’oblige à se tenir en retrait afin que les créatures puissent pleinement vivre.

L’humilité ne signifie nullement je ne sais quel abaissement ou servitude. Reliée à l’humus, donc aux racines vitales, elle est la force même. François cultive cette vertu en connaissance de cause. L’ancien «chevalier» et chef de bande n’oublie pas qu’il avait rêvé de conquête et de gloire. Il a constaté avec quelle facilité l’homme cède à sa morbide volonté de puissance. L’homme ivre du pouvoir de ses muscles et de son cerveau cherche à imposer les lois de ses seuls désirs sans frein, au mépris des lois fondamentales de la Vie. Cela ne fait que le mener à sa propre destruction. Combien François pressent-il ce que Dostoïevski proclamera bien plus tard : «Si Dieu n’est pas, tout est permis.» Il ne doute pas encore une fois que la vraie liberté est enracinée dans l’exigeante voie de la donation totale : se faire don pour s’attirer les meilleurs dons qu’on est à même de recevoir à pleines mains. Homme creusé de soif et de faim, François ne néglige aucun don qui s’offre, car tout don, par essence, contient sa promesse de saveur infinie. Aux yeux de ce chantre de la Création, la terre entière se donne à être savourée, en ses amertumes comme en ses délices, celles-ci rendues plus précieuses par celles-là.

François Cheng

Assise

Une rencontre inattendue

Albin Michel

détail d’une fresque de Cimabue

dans la basilique inférieure d’Assise

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Le Grand Vivant

  1. Un autre François (célébré par Pasolini)…

  2. arlette dit :

    Plaisir de relire ces passages , juste ce matin je pensais parler du portrait de François

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s