Le domaine vespéral de Mrs. Sparsit

Sans titreMrs. Sparsit avait conscience qu’en descendant à la chute du jour parmi les tables et les écritoires, elle répandait une grâce féminine, sinon même aristocratique, dans ces bureaux. Assise à la fenêtre avec sa couture ou son métier à faire du filet, elle se flattait de corriger par son comportement de grande dame l’aspect grossièrement commercial de l’endroit. Sous l’empire de l’impression que lui produisait sa propre intéressante personnalité, Mrs. Sparsit se considérait en quelque sorte comme la Fée de la Banque. Mais les citadins qui, en passant et en repassant, la voyaient là, la regardaient comme le Dragon de la Banque chargé de veiller sur les trésors de la mine.

En quoi consistaient ces trésors, Mrs. Sparsit ne le savait pas plus qu’eux. Des pièces d’or et d’argent, des papiers précieux, des secrets qui, les eût-on divulgués, eussent causé vaguement la ruine de vagues personnes – personnes, il est vrai, qu’elle détestait généralement – tels étaient les principaux articles du catalogue idéal qu’elle en avait dressé. Quant au reste, elle savait que, après la fermeture de la banque, elle régnait en souveraine sur le mobilier des bureaux et sur une chambre blindée, fermée de trois serrures, contre la porte de laquelle le petit commis reposait sa tête chaque soir, dans un lit à roulettes qui disparaissait au chant du coq. En outre, elle était suzeraine de certaines chambres fortes installées au sous-sol et garnies de clous barbelés contre l’intrusion du monde des pillards, et suzeraine des vestiges des travaux de la journée, consistant en taches d’encre, plumes usées, débris de pain à cacheter, et bouts de papier déchirés en si petits morceaux que Mrs. Sparsit n’avait jamais rien pu en tirer d’intéressant quand elle avait essayé de les déchiffrer. Enfin, elle était gardienne d’un petit arsenal de sabres d’abordage et de carabines disposés dans un ordre vengeur au dessus d’une des cheminées, ainsi que de cette respectable tradition qui va toujours de pair avec un établissement à prétention d’opulence : une rangée de seaux à incendie, récipients destinés à n’être d’aucune utilité matérielle en aucune circonstance, mais qui paraissent exercer une heureuse influence morale, presque égale à celle de l’or en barres, sur le plupart de ceux qui les contemplent…

Charles Dickens

Temps difficiles

traduction d’Andrhée Vaillant

Folio classique

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s