A Mademoiselle Jodin, à Varsovie

Sans titre21 août 1765

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Je ne sais pas si les applaudissements du public son très flatteurs, surtout pour celle que sa naissance et son éducation avaient moins destinée à les recevoir qu’à les accorder, mais je sais que ses dédains ne doivent être que plus insupportables pour elle. Je vous ai peu entendue, mais j’ai cru vous reconnaître une grande qualité qu’on peut simuler peut-être à force d’art et d’étude, mais qui ne s’acquiert pas ; une âme qui s’aliène, qui s’affecte profondément, qui se transporte sur les lieux, qui est telle ou telle, qui voit et qui parle à tel ou tel personnage. J’ai été satisfait lorsque, au sortir d’un mouvement violent, vous paraissiez revenir de fort loin et reconnaître à peine l’endroit d’où vous n’étiez pas sortie et les objets qui vous environnaient. Acquérez de la grâce et de la liberté, rendez toute votre action simple, naturelle et facile. Une des plus fortes satires de notre genre dramatique, c’est le besoin que l’acteur a du miroir. N’ayez point d’apprêt ni de miroir, connaissez la bienséance de votre rôle et n’allez point au delà. Le moins de gestes que vous pourrez, le geste fréquent nuit à l’énergie et détruit la noblesse. C’est le visage, ce sont les yeux, c’est tout le corps qui doit avoir du mouvement et non les bras. Savoir rendre un endroit passionné c’est presque ne rien savoir ; le poëte est pour moitié dans l’effet. Attachez-vous aux scènes tranquilles, ce sont les plus difficiles ; c’est là qu’une actrice montre du goût, de l’esprit, de la finesse, du jugement, de la délicatesse quand elle en a. Etudiez les accents des passions, chaque passion a les siens, et ils sont si puissants qu’ils me pénètrent presque sans le secours de la parole. Le sens d’un beau vers n’est pas à la portée de tous ; mais tous sont affectés d’un long soupir tiré douloureusement du fond des entrailles ; des bras élevés, des yeux tournés vers le ciel, des sons inarticulés, une voix faible et plaintive, voilà ce qui touche, émeut et trouble toutes les âmes. Je voudrais bien que vous eussiez vu Garrick jouer le rôle d’un père qui a laissé tomber son enfant dans un puits. Il n’y a point de maxime que nos poëtes aient plus oubliée que celle qui dit que les grandes douleurs sont muettes. Souvenez-vous-en pour eux, afin de pallier, par votre jeu, l’impertinence de leurs tirades. Il ne tiendra qu’à vous de faire plus d’effet par le silence que par leurs beaux discours…

Denis Diderot

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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7 commentaires pour A Mademoiselle Jodin, à Varsovie

  1. arlette dit :

    Belle leçon de maintien, bien qu’un peu guindée

  2. brigetoun dit :

    oh pas tant ! et il s’agit d’une actrice (voir réputation qui était leur à l’époque)

  3. Lelius dit :

    … Réputation d’autant plus sulfureuse que Marie-Madeleine Jodin – dès l’âge de vingt ans – et sa mère survivaient en se prostituant. Ce qui leur valut d’être enfermées à la Salpêtrière. Elles en sortirent grâce aux interventions de Diderot…

    • arlette dit :

      Ceci expliquant cela …

      • Lelius dit :

        Et plus encore : jusqu’à la fin du XVIIIème, l’archevêché de Paris, en particulier, a interprété strictement un texte ancien du droit canon justifiant l’excommunication des comédiens et des prostituées, mis sur le même plan de déchéance morale..

    • Ana dit :

      Réputation sulfureuse oui mais un enfermement à la Sapêtrière ne veut pas dire prostituée: toute femme coupable de liaisons hors mariage était susceptible d’être emprisonnée pour prostitution. F. Gordon et P. Furbank dans leur biographie ont démontré qu’elle n’avait très certainement jamais été une prostituée (de même qu’il est peu probable que sa mère l’ai prostituée). Enfin une intervention de Diderot n’a jamais été prouvée (il était ami de la famille, mais il n’existe aucun écrit suggérant qu’il les ai aidées de quelques manières).

  4. brigetoun dit :

    j’y pensais – et il lui donnait conseils, disant bon c’est ainsi, au moins choisissez les avec soins vos protecteurs

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