Expert de rien

Sans titreQuand j’habitais en Athènes, j’étais mathématicien. Même ma philosophie était mathématique. Je ressemblais à ces cordonniers qui ne maîtrisent qu’un geste qu’ils ont appris durant leur jeunesse. Face à une paire de sandales arrivée de Rome ou d’Orient, ils ne savent comment la réparer alors que d’autres, moins experts, plus ouverts, trouvent une solution. J’ai compris que je m’étais engagé dans une impasse. Philostéphane a raison, je ne suis qu’un paysan. Mon champ avait donné ses fruits, je l’ai laissé en jachère et j’en ai cultivé d’autres. Tout au long de ma vie, j’ai adopté cette tactique. Plutôt que de foncer contre les murs, je les ai contournés.

Mais si je n’avais étudié les mathématiques, je serais insensible aux proportions, celles spontanées de la nature et celles réfléchies de nos édifices et de nos villes. Sans mon initiation au stoïcisme, je n’aurais pas prêté attention à l’enchaînement des causes et des effets. Sans l’épicurisme, le hasard ne m’aurait pas révélé son pouvoir créateur. Sans mon goût pour la poésie, je n’aurais pas succombé à la magie des noms qui parsèment les récits des voyageurs. Sans mes multiples hésitations, je ne serais pas devenu géographe. Sans ma géographie, je n’aurais pas réécrit notre Histoire. Vous ne voyez pas ma spécialité parce qu’elle n’existait pas avant votre naissance. Je l’ai inventée à la croisée de tous les chemins que j’ai explorés. Elle a jailli de mon éclectisme, de mon incapacité à m’enfermer dans une catégorie ancienne. J’en ai conçu une nouvelle dont je suis l’unique représentant. Je n’ai pu y réussir que parce que j’étais un généraliste plutôt qu’un spécialiste.

Thierry Crouzet

Eratosthène

Editions L’Âge d’homme

rue Pérou

Bernardo Strozzi – Eratosthène enseignant à Alexandrie

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Expert de rien

  1. Lelius dit :

    Pour vous, « spécialiste » – si j’ose dire en souriant – des commentaires concis, la longueur de celui-ci sera certainement un sujet d’effroi. Pardonnez-moi ! Mais je n’ai pu résister au plaisir facile d’un copier-coller d’une phrase de Robert Heinlen, grand auteur de science-fiction qui a suggéré tant d’idées aux chercheurs modernes de l’espace.
    Un disciple parfait de ce cher Erastosthène :

    « Un être humain devrait savoir changer une couche-culotte, planifier une invasion, égorger un cochon, manœuvrer un navire, concevoir un bâtiment, écrire un sonnet, faire un bilan comptable, monter un mur, réduire une fracture, soutenir un mourant, prendre des ordres, donner des ordres, coopérer, agir seul, résoudre des équations, analyser un nouveau problème, répandre de l’engrais, programmer un ordinateur, cuisiner un bon repas, se battre efficacement, et mourir bravement. La spécialisation, c’est bon pour les insectes. »

  2. fpbw dit :

    Je n’ai jamais cessé de zigzaguer, incapable de me spécialiser, quand on est spécialiste de rien, on ne vous prend pas au sérieux dans les milieux universitaires… ça donne donc encore un peu plus de liberté pour zigzaguer à son aise ! Pour entrevoir ce que les incrustés n’ont pas vu. Ravie de croiser d’autres zigzagueurs-zigzagueuses ! Et salut aussi aux incrustés tout aussi importants. Faut les deux !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s