Un typhon au large des côtes du Japon

Sans titreSur le pont, le vent soufflait avec une violence inouïe, et ceux qui venaient de quitter le poste étouffant le ressentaient davantage ; il semblait se dresser, tel un mur, vous empêchant de tenir sur les ponts qui se dérobaient sous vos pieds, vous coupant la respiration par ses formidables rafales. Le schooner était à la cape sous son foc, sa misaine goélette et sa grand-voile. Nous commençâmes à amener la misaine et à la serrer. La nuit sombre rendait notre manoeuvre plus difficile encore. Cependant, bien que nulle étoile ni rayon de lune ne pussent percer la masse opaque des nuages qui fuyaient devant la tempête, la nature vint peu à peu à notre secours. Une clarté douce émanait de l’océan en furie, car dans les puissantes lames des myriades d’animalcules projetaient de petites lumières brillantes et phosphorescentes qui menaçaient de nous couvrir d’un déluge de feu. A mesure qu’elles montaient et s’amincissaient, la crête des vagues s’incurvait, prête à se rompre. Elles brisaient sur le bastingage avec un mugissement, rejetaient les marins dans toutes les directions et épandaient une masse de lumière qui laissait dans les recoins des paillettes tremblotantes ; ensuite un nouveau paquet de mer les balayait pour reprendre leur place.

Parfois, ces paquets de mer se succédaient avec une telle rapidité et un tel grondement de tonnerre qu’ils remplissaient notre pont jusqu’au bastingage et se déversaient ensuite dans les dalots.

Pour prendre un ris dans la grand-voile, il nous fallait fuir devant le vent sous un foc réduit et pendant cette manoeuvre le vent soulevait une mer si grosse qu’il nous fut impossible de lofer. Alors, il fallut louvoyer, nous filâmes sur l’aile de la tempête, à travers l’écume volante. Une formidable embardée à tribord, puis une seconde à bâbord, projetèrent le schooner à l’arrière en le soulevant presque. Nous ramenâmes le grand foc sans conserver aucune toile. Depuis que nous fuyions, le bateau n’embarquait plus, mais les vagues continuaient à se briser sur lui, violentes et rapides. C’était une tempête sans pluie ; seule la force du vent faisait tourbillonner dans l’air des gouttelettes qui montaient jusqu’aux barres de hune, retombaient en vous coupant la figure comme un couteau et vous empêchaient de voir à cent yards en avant. La mer avait pris une teinte brune et de longs rouleaux, lents et majestueux, se formaient sous le vent en montagnes liquides écumeuses. Les bonds sauvages du schooner, tandis qu’il avançait, vous éreintaient. Parfois il s’arrêtait presque puis, comme s’il grimpait une montagne, il roulait rapidement de droite, de gauche et, au moment d’atteindre le sommet d’une grosse lame, il se raidissait, s’arrêtait un moment, à croire qu’il était effrayé par le précipice ouvert devant lui. Alors, telle une avalanche, il se précipitait en avant et retombait comme martelé de mille coups de bélier, son avant englouti jusqu’aux bossoirs, son arrière couvert d’écume laiteuse qui pénétrait partout à travers les écubiers par-dessus la lisse.

Jack London

Patrouille de pêche

Les pirates de San Francisco 

traduction Louis Postif

Phébus/libretto

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Un typhon au large des côtes du Japon

  1. Lelius dit :

    Ah! Jack London!…

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