Basso oscuro (una corda)

Sans titreDix ans passent et je reviens à Milan, un autre colloque mais je n’ai pas pensé à Patrizia, pas encore, ce n’est pas la même fondation, pas les mêmes contacts, je suis aussi un peu un autre moi-même, j’ai des enfants vieillis, une autre femme, une autre vie, tout est différent. Le premier soir, après dîner, je rentre lentement à pied vers l’hôtel, je me rappelle un peu un autre retour, car c’est la même saison et juste le même temps, Milan miraculeusement sans brouillard, je m’arrête devant un kiosque encore ouvert devant la cathédrale qui tremble, tout éclairée, dans le froid transparent de l’hiver. Je me bagarre entre français et espagnol pour comprendre l’italien, comprendre encore, encore fouiller tous ces mondes qui ne seront jamais les miens, là, à onze heures du soir, seul devant ce kiosque, crise économique, une bonne nouvelle Berlusconi en prison (enfin déberlusconés s’était était écrié un participant italient dans la journée, célébrant la chute du Cavaliere), et puis un malheur, en dernière page, et celui-là me gifle. Dix ans. Patrizia. Un court article sous le titre : « Suicide de Patrizia Pallavicini, la fille du célèbre écrivain, dramaturge et homme de culture ». Suicide. Elle a laissé une lettre. J’achète aussitôt le journal, file au grand café encore ouvert, commande un chocolat chaud, épais, que je ne boirais pas, réussis sans trop de mal à lire l’article. Le journal ne publie pas le texte de la lettre. Il n’y fait qu’allusion. Des abus dans l’enfance. Seule la phrase finale est citée : « et je voudrais, même s’il m’a fait tellement souffrir, que soit préservée la mémoire de mon père ». L’article prend des gants, suggère une fille négligée sinon violentée par son père, s’inquiète hypocritement, mais avec gourmandise, de voir souillée la mémoire du grand homme. Et moi, je revois Patrizia, le grand oiseau toujours un peu courbé vers l’avant, et comprends que ce corps se dirigeait vers le père idéal pour fuir un monstre, que Patrizia entretenait la mémoire parfaite pour abolir la mémoire terrible, Patrizia servante fidèle ou geisha soumise, et je m’en veux, je m’en veux sans savoir de quoi…. On ne pouvait l’aider qu’en lui jetant des compliments sur son bourreau, c’est cela qu’elle avait dû réclamer, aurait voulu de moi, sûrement, un simple e-mail de compliment pour un livre que je n’avais pas lu, je ne me souvenais même plus s’il avait fini à l’hôtel ou dans le train, le livre du père, le livre du père de Patrizia, la fille de son père.

Jérôme Bourdon

Patrizia en quatre mouvements

http://nerval.fr/spip.php?article103#

revue en ligne nerval.fr

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Basso oscuro (una corda)

  1. Cela me rappelle la mort de Monica Vitti annoncée par erreur un jour dans « Le Monde ».

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