Regrets tus

Sans titreon n’évoquait jamais ce sujet là. Mais Anne, à vingt-sept ans, avait en la matière une opinion qui ne ressemblait guère à celle qu’à dix-neuf on lui avait fait adopter. Elle ne reprochait rien à Lady Russel, ne s’adressait à elle-même aucun blâme pour avoir suivi ses conseils. En revanche, elle savait que si une jeune personne dans des circonstances analogues venait lui demander un avis, elle n’en donnerait aucun entraînant un malheur aussi certain dans l’immédiat en échange d’un hypothétique avantage dans les années à venir. Elle était persuadée que, malgré tous les inconvénients que représentaient la désapprobation des siens, les nombreux soucis inhérents à la profession de marin, les craintes, les retards, les déceptions qui n’auraient pas manqué de survenir, elle aurait eu une vie plus heureuse à ne pas rompre ses fiançailles qu’à les sacrifier. Oui, de cela elle était sûre, même si, comme cela arrive souvent, pareils soucis, pareille attente avaient été son lot, même si elle avait eu plus que sa part de ses avanies, et sans prendre en compte ce qui s’était passé dans leur cas particulier où la prospérité était venue plus tôt qu’on n’aurait pu raisonnablement s’y attendre. L’assurance où il était que tout se passerait bien, son optimisme s’étaient trouvés justifiés. La passion qui l’animait, son ardeur avaient paru prévoir aussi bien qu’obtenir les succès qui avaient jalonné sa carrière. Pau de temps après la fin de leur engagement, on avait eu recours à ses services, et tout ce qu’il avait annoncé comme devant suivre avait suivi….

Comme Anne Elliott aurait pu éloquemment parler, ou, à tout le moins, comme ses regrets auraient pu s’exprimer avec chaleur, en faveur d’une vive affection et d’une joyeuse confiance en l’avenir, tôt dans l’existence, plutôt que d’un excès de précaution semblant faire offense à l’esprit d’entreprise et se défier de la Providence ! On l’avait contrainte à la prudence dans sa jeunesse et, en prenant de l’âge, elle apprenait à aimer le romanesque, suite naturelle d’un commencement contre nature.

Jane Austen

Persuasion

traduction et édition de Pierre Goubert


Folio classique

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Regrets tus

  1. Jane Austen ! Merci beaucoup ! Persuasion est le roman de sa maturité, que j’aime particulièrement !

  2. arlette dit :

    Grand plaisir de retrouver un personnage comme une amie et lire encore…

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