L’innocence enfantine

Sans titreCar grand-père ne quittait jamais Jefferson, ne serait-ce que pour aller à Memphis, sans passer, sans passer, soit à l’aller soit au retour, deux ou trois jours à La Nouvelle-Orléans qu’il aimait ; et, cette fois-ci, il se pourrait bien qu’ils emmènent mon père et ma mère avec eux. Ça voulait dire, en fait, ce que Boon m’avait déjà dit deux fois dans un élan d’enthousiasme, mais sans trop oser y croire : que le propriétaire de cette automobile et toute autre personne en ayant ou en assumant la responsabilité, seraient à trois cents milles de distance pour une période allant de quatre jours à une semaine. Ainsi, toutes mes ruses maladroites pour me séduire et me corrompre n’étaient que des confirmations. Ce n’étaient même pas des backchiches, des primes. Il aurait pu faucher la voiture tout seul, et c’est sans doute ce qu’il aurait fait si je m’étais montré incorruptible, tout en sachant qu’il lui faudrait la ramener un jour ou l’autre, ou revenir lui-même affronter un orage moins violent qu’il n’aurait à le faire au cas où – quand – la police de grand-père lui mettrait la main au collet. Parce qu’il ne pouvait éviter de revenir. Où aurait-il pu aller, lui qui ne connaissait d’autre endroit, pour qui les mots, les noms – Jefferson, McCaslin, de Spain, Compson – n’étaient pas seulement un foyer mais un père et une mère ? Mais un brin de jugement canaille, la lueur embryonnaire d’une sagesse simpliste mais encore vierge, et un peu de bon sens le persuadèrent de me sonder d’abord au moins, pour m’avoir comme une sorte d’otage. Et il n’eut même pas à essayer, à me sonder d’abord. Quand les adultes parlent de l’innocence des enfants, ils ne savent pas vraiment ce dont ils parlent. Si on les presse un peu, ils feront un pas de plus et diront, bon, l’ignorance alors. Or, l’enfant n’est ni l’un ni l’autre. Il n’y a pas un crime qu’un enfant de onze ans n’ait envisagé depuis longtemps. Sa seule innocence réside dans le fait qu’il n’est peut-être pas encore assez âgé pour en désirer les fruits, ce qui n’est pas une question d’innocence mais d’appétit ; son ignorance tient simplement à ce qu’il ne sait pas comment s’y prendre, ce qui n’est pas une question d’ignorance mais de taille.

William Faulkner

Les larrons

L’Imaginaire – Gallimard

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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