L’université d’Urbano

Sans titreVoilà, Doubenka, ce que racontait le chauffeur furieux, c’était plutôt comme un long monologue… le chauffeur s’est remis à parler de ce feu froid, introduit à Prague en contrebande par la CIA, de l’essence enflammée avec une allumette froide.. ensuite il m’a dit, vous savez, vous venez d’un pays où les communistes ont abêti les gens, pour croire au feu froid il n’y a que les cocos et les lecteurs de Rudé Pravo qui avait sorti cette histoire après l’immolation… du feu froid apporté à Prague par la CIA qui aurait affirmé à Palach, que c’était scientifique, il s’agirait d’une simple manifestation, ça ne ferait pas mal… Ainsi Doubenka, nous roulions péniblement vers l’université d’Urbano, au milieu de la boue pulvérisée avec le discours de ce chauffeur – le feu froid, Palach, l’allumette froide et la CIA ainsi que l’avait raconté le Rudé Pravo et raconté la télévision… Moi, ce voyage m’avait terrifié, arrivé sur place c’est d’une voix morte que j’ai lu un passage de Moi qui ai servi le roi d’Angleterre, puis j’ai écouté Suzanna relire ce texte en anglais, ensuite les questions, toute l’université, comme l’auto dans laquelle nous étions venus, noyée sous les furieux torrents de pluie et comme si cela ne suffisait pas, le vent rabattait la pluie, la pluie et le vent fouettaient les vitres de l’université comme des branches de saule pleureur, nous étions au département des langues slaves, le directeur était un Russe, il prenait plaisir à nous voir suer Suzanna et moi pendant l’heure des questions réponses… et revoilà Vàclav Havel et Prague, qu’est-ce que je pense de la censure responsable, qu’est-ce que je pense de l’arrestation des personnes innocentes, quid des persécutions, quid de Karel Pechka qui a fait quinze années de prison simplement parce qu’on l’avait trouvé assis à la gare de Tachov, arrêté parce qu’il aurait pu vouloir franchir la frontière… ainsi j’ai répondu à des questions véridiques et blessantes, j’ai tenté de dire que j’étais venu pour un débat littéraire, mais on m’a répondu que la littérature est le reflet de la vie, que je m’étais moi-même piégé en disant à l’instant qu’il faut dire la Vérité, à n’importe quel prix… Puis c’était terminé, je me suis retrouvé assis au milieu des bohémistes, des slavisants, des russistes, madame la secrétaire était tchèque, une émigrée, elle a voulu savoir ce que je fais là-bas à Kersko et moi je lui ai dit que je cultive des légumes, sur quoi elle m’a proposé des graines de courgettes, comme quoi elle en avait de plusieurs variétés ainsi nous parlions légumes et puis nous buvions de la bière…

Bohumil Hrabal

Lettres à Doubenka

traduction du tchèque par Claudia Ancelot

Robert Laffont – Points

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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