Prélèvements

Sans titreAlice s’attarde. Elle visualise la scène, dévisage un à un ceux qui sont réunis autour de la table et le corps inanimé qui en est le centre éclatant – La leçon d’anatomie de Rembrandt passe en un éclair devant ses yeux, elle se souvient que son père, un oncologue aux ongles longs et tordus comme des serres, en avait accroché une reproduction dans l’entrée de l’appartement familial, et s’exclamait souvent en la tapotant de l’index : voilà, ça c’est l’homme !, mais elle était une enfant songeuse et préférait y voir un concile de sorciers plutôt que les médecins qui peuplaient sa parentèle, stationnait de longs moments devant les étranges personnages admirablement disposés autour du cadavre, les habits d’un noir profond, les fraises immaculées sur quoi reposaient leurs têtes savantes, le luxe des plis aussi précieux que des origamis de gaufrettes, les passementeries de dentelles et les barbiches délicates, au milieu de quoi il y avait ce corps livide, ce masque de mystère et la fente dans le bras qui laissait voir les os et les ligaments, les chairs où plongeaient la lame de l’homme au chapeau noir, alors plus que l’admirer elle écoutait la toile, fascinée par l’échange qui s’y manifestait, finit pas apprendre que percer la paroi péritonéale fut longtemps considéré comme une atteinte à la sacralité du corps de l’homme, cette créature de Dieu, et comprit que toute forme de connaissance contenait sa part de transgression, décida alors de «faire médecine», si tant est qu’elle décida quelque chose, puisque tout de même elle était l’aînée de quatre filles, celle que son père embarquait à l’hôpital le mercredi, celle à qui il offrit le jour de ses treize ans un stéthoscope de professionnel…

Alice se recule progressivement et tout ce qu’elle voit se fige et s’illumine comme un diorama. Soudain, ce n’est plus une absolue matière qu’elle perçoit en lieu et place du corps étendu, un matériau dont on peut faire usage et que l’on se partage, ce n’est plus une mécanique arrêtée que l’on décortique pour en réserver les bonnes pièces, mais une substance d’une potentialité inouïe : un corps humain, sa puissance et sa fin, sa fin humaine…

Maylis de Kerangal

«réparer les vivants»

éditions Verticales

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s