Les docks de Londres (fragment)

Sans titre«Où vas-tu ? ô splendide navire», demandait le poète étendu sur le rivage et qui regardait le grand voilier disparaître à l’horizon. Peut-être, rêvait le poète, cinglait-il vers quelque port du Pacifique ; mais un jour, presque à coup sûr, il avait dû entendre un appel irréversible, passer le Cap Nord et les Recuiver, entrer dans les eaux étroites du port de Londres, glisser devant les basses rives de Gravesend et de Northfleet et de Tilbury, remonter Erith Reach, Barkig Reach et Gallion’s Reach, longer les usines à gaz et les champs d’épandage jusqu’à trouver tout simplement, comme une voiture sur un parking, une place réservée dans les eaux profondes des docks où il avait cargué ses voiles et jeté l’ancre.

Si romantiques, libres et capricieux qu’ils paraissent, il n’y a guère sur l’océan de navire qui ne vienne en son temps jeter l’ancre dans le port de Londres. D’une vedette au milieu du fleuve on peut les voir remonter le courant, portant encore toutes les marques de leur voyage. Il vient des vaisseaux de ligne, hauts perchés, avec leurs galeries et leurs tendelets et leurs passagers cramponnés à leurs barges et penchés sur le bastingage pendant que les lascars grouillent et se bousculent sur les ponts inférieurs – les voici chez eux, et mille de ces grands navires viennent chaque semaine de l’année s’amarrer aux docks de Londres. Ils font route majestueusement à travers une foule de cargos vagabonds, de charbonniers, de barges chargées de houille, et d’une nuée de bateaux aux voiles rouges qui, malgré leurs airs d’amateurs, apportent des briques de Harwich ou du ciment de Colchester – car tout est commerce, ici, pas de plaisanciers sur ce fleuve. Attirés par quelque courant irrésistible, ils arrivent des tempêtes et des calmes, du silence et de la solitude des mers, jusqu’à l’ancrage qui leur est assigné. Les moteurs s’arrêtent, les voiles sont carguées, et soudain les cheminées bariolées et les grands mâts apparaissent, incongrus, devant une rangée de maisons ouvrières ou les murs noircis d’énormes entrepôts. Une curieuse transformation a lieu. Ils n’ont plus derrière eux la perspective normale de la mer et du ciel, ni l’espace nécessaire pour étirer leurs membres. Ils gisent, captifs, créatures ailées saisies par les pattes en plein essor, entravées, puis jetées sur le sol aride.

Virginia Woolf

traduction de Pierre Alien

«La scène londonienne»

collection Titre

Christian Bourgeois éditeur

image port de Londres par Derain

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Les docks de Londres (fragment)

  1. lucas dit :

    ainsi peut-on encore aller là bas quand le temps vous arrime à votre terre

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