Nuit dans Greenwich Village

Sans titreCe fut alors, dans une de ces marches de nuit sans sommeil, que je rencontrai cet homme. Ce fut dans une cour grotesque et cachée des ruelles de Greenwich, où dans mon ignorance je m’étais établi, ayant entendu que ce quartier était le lieu naturel des poètes et artistes. Les ruelles et maisons archaïques, les petites places et cours inattendues bien sûr m’enchantèrent, mais de poètes et d’artistes je ne trouvai que de prétentieux brailleurs dont l’originalité prétendue n’est que clinquant et dont les vies sont le déni de toute la pure beauté que sont la poésie et l’art, et ne restai que pour l’amour de ces restes vénérables. Je les imaginais comme elles avaient été dans leur jeunesse, quand Greenwich était un flegmatique village pas encore engouffré par la ville ; et dans ces heures d’avant l’aube, quand tous les fêtards avaient sombré, j’aimais marcher seul parmi leurs formes ancestrales et m’enfoncer dans les curieuses arcanes que les générations avaient ici déposées. C’est ce qui me maintenait en vie, corps et esprit, et me donnait quelques-unes de ces visions ou rêves que le poète tout au fond de moi réclamait encore.

Il était vers 2 heures du matin, une de ces nuits blêmes et brumeuses du mois d’août, quand je croisai cet homme, au détour d’une série de cours successives ; maintenant seulement accessibles en traversant les vestibules sans lumières des immeubles contigus, mais autrefois les éléments d’un tissu continu d’allées pittoresques. J’en avais entendu parler par une vague rumeur, et réalisé qu’elles ne pouvaient plus figurer sur aucune carte d’aujourd’hui ; mais le fait qu’elles étaient oubliées ne pouvait que me les faire aimer plus, et je les avais cherchées avec mon habituelle impatience redoublée. Maintenant que je les avais trouvées, mon impatience redoublait encore, tant leur disposition ne cachait qu’à peine qu’elles devaient être seulement une partie de beaucoup plus, avec de sombres et muettes semblables enfoncées obscurément parmi de hauts murs blancs et des fonds de cours déserts, ou guettant sans lumière derrière de hautes arches, pas encore livrées aux hordes de langue incompréhensible ou accaparées par de louches et peu communicatifs artistes dont la pratique n’invite pas à ce qu’on en fasse publicité à la lumière du jour.

H.P.Lovecraft

«Lui»

traduction François Bon

http://thelovecraftmonument.com/spip.php?article130#

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Nuit dans Greenwich Village

  1. brigetoun dit :

    j’apprends à l’aimer (sans difficulté)

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