Habiter le mouvement

Sans titreDéjà enfant, je faisais vivre dans mes jeux de construction le fantasme du wagon-maison, espace de train habitable, c’est-à-dire fantasme d’un hors du monde clos sur lui-même et en perpétuel mouvement, mais mouvement insensible, pareil à une gravitation – immobile dans la mobilité, une capsule étanche sur les parois de laquelle le monde entier viendrait s’afficher en projections successivement fixes, à la manière de ces jumelles qui n’ouvraient sur rien d’autre que sur les photographies d’un diaporama : pyramides d’Égypte, chutes du Niagara, tour Eiffel, etc. J’éprouve encore cette joie particulière à l’idée d’habiter le mouvement, la transition même, un perpétuel entre-deux de paysages en ayant avec moi toute ma vie contenue, concentrée entre les vitres d’un wagon. Comme si déjà se jouait dans la conscience enfantine la compréhension immédiate des potentiels de cette pure trajectoire tendue vers son point d’arrivée, toujours en partance, et qu’elle en nourrissait ses rêves de vitesse – même procédé qui fait que par la vitre d’une voiture on s’imagine un personnage, un objet ou un autre véhicule accompagner en parallèle de la route sa propre avancée, en bondissant d’arbre en arbre ; en train, la forme se dissout dans la seule vitesse, ligne qui fuse, lorsqu’on tente de lui faire suivre la perforation qu’opère le TGV dans la chair même du monde, ou bien elle s’immobilise aussitôt dans la mémoire, en résistance à la dissolution des contours : une ville à plat ventre dont la dorsale bétonnée émerge de derrière les bosquets, au loin, dans une perspective douteuse qui fait surgir les immeubles et les tours d’acier, immédiatement après le fouillis verdoyant des branches, chaque feuille dépassant en taille le moindre édifice devenu miniature – une ville de poupées sous un grand rideau d’arbres – ; d’épaisses forêts suspendues aux anfractuosités d’un roc en pleine course, falaise dont les plaies minérales se couvrent de verdure comme d’un baume, tout un horizon barré d’épaules qui émergent du sol comme au réveil d’une famille de géants, et, à l’articulation du bras avec le torse froid de la colline, la silhouette élancée d’un poteau où arrivent puis repartent des câbles noirs sur le ciel clair ; un bras métallique entre la voie que tracent les rails et la route, masse allongée tout en angles et en arêtes, au milieu des terrains sans perspective : depuis son carré presque parfait, enclos de barrières dans l’herbe rase, la pompe à pétrole répète le même geste saccadé, inlassable, de travailleur impassible et sans sommeil – curieuse apparition d’une silhouette qui, de tout son être, exprime les espaces outre-Atlantique, leur absence totale de limites, et déplace subitement un monde – lumières, fracas et fureur agonisant au loin – en pays étranger. Lorsque parti du Jura on ouvre les yeux étonnés, comme à l’instant du réveil, sur la Champagne, rien ne vient rappeler, dans le calme endormi des grands espaces, cette géographie bousculée saisie en un moment précis de son bouleversement, et que l’on vient de quitter. La nature fatiguée, elle aussi, de ses changements d’aspect, se laisse aller à l’uniformité reposante d’une contrée où la pensée libre s’épand sans rencontrer d’obstacles.

Simon Stawski

Le train & L’envers du cadastre

dans la revue nerval.fr

http://nerval.fr/spip.php?article117

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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